La Banque du Canada y va d’une nouvelle hausse hors norme

La banque centrale ne s’en fait pas trop pour le moment avec les chiffres sur la croissance économique, qui se sont révélés plus faibles qu’elle le prévoyait au deuxième trimestre.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne La banque centrale ne s’en fait pas trop pour le moment avec les chiffres sur la croissance économique, qui se sont révélés plus faibles qu’elle le prévoyait au deuxième trimestre.

La Banque du Canada a officiellement commencé à peser sur la pédale de frein de la croissance économique, mercredi, en relevant ses taux d’intérêt d’un autre 0,75 point de pourcentage. Et elle n’a pas terminé.

Toujours inquiétée par les tendances en matière d’inflation, elle a fait passer son taux directeur de 2,50 % à 3,25 %. Cette augmentation hors norme pour une institution habituée de bouger à coups de 25 points de base n’est pas la première. Elle vient après deux hausses de 50 points au printemps et même une de 100 points au mois de juillet. On se rappellera qu’en mars dernier, le principal outil d’intervention monétaire de la banque centrale canadienne était encore au niveau plancher de 0,25 %, où il avait été réduit au début de la pandémie de COVID-19.

Cette nouvelle augmentation ne sera pas non plus la dernière, a laissé entendre la Banque du Canada dans le bref communiqué accompagnant sa décision. « Compte tenu des perspectives d’inflation, le Conseil de direction juge encore que le taux directeur va devoir augmenter davantage », a-t-elle indiqué, sans préciser jusqu’où cela pourrait conduire. « À mesure que les effets du resserrement de la politique monétaire deviendront plus évidents dans l’économie, la Banque évaluera jusqu’où il faudra encore relever les taux d’intérêt pour ramener l’inflation à la cible. »

Ayant pour principale mission de garder l’inflation annuelle à moyen terme à l’intérieur d’une fourchette allant de 1 % à 3 %, la Banque du Canada a relativisé le récent ralentissement de la hausse des prix à la consommation de 8,1 % à 7,6 % connu au mois de juillet. En effet, a-t-elle noté, « abstraction faite de l’essence, l’inflation s’est accrue et les données indiquent que les pressions sur les prix se sont généralisées davantage, particulièrement du côté des services ».

Or, plus longtemps cette poussée inflationniste mettra du temps à se résorber, plus le risque est grand que les entreprises et les consommateurs révisent à la hausse leurs attentes à long terme et plus « la forte inflation risque de s’enraciner ».

Coup de frein

 

La nouvelle hausse du loyer de l’argent de mercredi n’était pas une surprise et avait largement été anticipée par les observateurs. Mais à 3,25 %, le taux directeur de la Banque du Canada est cependant à son niveau le plus élevé depuis mars 2008 et dépasse pour la première fois depuis plus longtemps encore ce qu’elle considère être son « taux neutre ».

Révisé périodiquement en fonction des perspectives économiques à moyen et à long terme et des taux neutres d’autres pays, dont les États-Unis (2,5 %), il serait entre 2 % et 3 %. En dessous, la Banque se voit stimuler la consommation des ménages et l’investissement des entreprises. Au-dessus, elle lève non seulement le pied de l’accélérateur, elle commence à mettre les freins.

Cette hausse rapide des taux d’intérêt ne vient pas seule. Durant la crise, la Banque du Canada avait aussi eu recours à l’injection de liquidités dans l’économie par l’achat massif d’obligations du gouvernement et d’autres actifs financiers, ce qu’on appelle de l’assouplissement quantitatif. En novembre, elle a cessé d’augmenter son bilan ; en avril, elle a commencé à le réduire en ne remplaçant plus les obligations qui arrivent à échéance.

La banque centrale ne s’en fait pas trop pour le moment avec les chiffres sur la croissance économique, qui se sont révélés plus faibles qu’elle le prévoyait au deuxième trimestre, ni avec le ralentissement qui devrait se poursuivre durant la seconde moitié de l’année, ni même avec le recul du marché immobilier qu’a entraîné la hausse des taux hypothécaires.

Dans le cas du marché du logement, le rythme de croissance était « insoutenable », a-t-elle estimé. Quant au reste, « l’économie canadienne demeure en situation de demande excédentaire et les marchés du travail restent tendus ».

Un discours jeudi de sa première sous-gouverneure, Carolyn Rogers, permettra peut-être d’en apprendre un peu plus sur l’état d’esprit de la Banque du Canada en la matière. Sinon, on pourrait devoir attendre à sa prochaine décision sur la politique monétaire, à la fin du mois prochain, qui s’accompagnera d’un nouveau Rapport sur la politique monétaire brossant le portrait complet de la situation.

Les hausses de taux et la récession à venir

« Mais il est clair que la Banque ne voit pas dans sa hausse d’aujourd’hui son dernier tour de vis », ont observé dans une brève analyse les économistes de la Banque Nationale. La prochaine hausse de taux pourrait être de 50 points de base en octobre, disent-ils, mais tout cela dépend de plus en plus de l’évolution de la situation sur le terrain.

L’économiste en chef de la Banque Laurentienne, Sébastien Lavoie, ne serait pas étonné de voir la banque centrale canadienne ajouter encore 75 points de base à son taux directeur d’ici la fin de l’année et ne plus y toucher ensuite pendant au moins toute une année. Le premier économiste de la Banque Royale, Josh Nye, croit plutôt qu’elle va s’arrêter le mois prochain après une dernière hausse de 25 points.

Il faut s’attendre aussi à ce que « l’économie canadienne entre dans une légère récession au premier semestre de 2023, surtout en raison de la correction qui se poursuit sur le marché de l’habitation », a commenté dans une brève analyse Randall Bartlett, du Mouvement Desjardins. Cette récession pourrait même commencer un peu plus tôt, indique son confrère chez Oxford Economics Tony Stillo.

« La Banque du Canada semble disposée à sacrifier plus de croissance économique qu’on s’y attendait en échange d’une chute plus rapide de l’inflation », a observé Avery Shenfeld, économiste en chef de Marchés mondiaux CIBC.

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