Les campagnes électorales, un moment décisif pour les syndicats

Pascaline David
Collaboration spéciale
Le président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Éric Gingras
CSQ Le président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Éric Gingras

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Pour les syndicats, les campagnes électorales constituent un espace privilégié pour faire entendre leurs préoccupations et leurs demandes. Cette année, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) met l’accent sur le dialogue avec les partis politiques afin que ses membres soient à même de connaître précisément les idées qui influenceront leurs conditions de travail.

Le président de la CSQ, Éric Gingras, cite deux raisons majeures qui justifient l’action syndicale en période électorale. « Notre rôle est d’améliorer les conditions de travail, et celles-ci dépendent des décisions et des politiques gouvernementales, lance le président de la centrale syndicale. C’est à ce moment que les partis font des promesses en lien avec l’éducation, la santé, avec un effet direct sur le quotidien de nos membres. »

Cette campagne en particulier représente une fenêtre de dialogue intéressante, selon M. Gingras. « On est en pénurie de main-d’oeuvre, et on a vécu deux années de pandémie où le besoin de services publics forts s’est fait clairement ressentir », poursuit-il.

Créer le dialogue

 

Après avoir consulté ses membres au cours des dernières années, la centrale syndicale a constaté que la seule négociation des conventions collectives n’était pas suffisante pour faire avancer les droits des personnes qu’elle défend. La nécessité de participer plus activement et régulièrement au débat politique s’est dessinée.

Cette observation s’est concrétisée par la campagne « Je vote en couleurs », une plateforme dont le but est de faire connaître les propositions précises des partis politiques, de la manière la plus neutre possible. « On a rencontré les chefs des partis politiques pour échanger, pas pour argumenter, explique Éric Gingras. En fonction de leurs réponses, les membres pourront faire un choix plus éclairé. » L’initiative les incitera peut-être davantage à se rendre dans les bureaux de scrutin.

Selon le président de la CSQ, une campagne électorale est un moment privilégié pour établir un projet de société et prendre le temps d’échanger, alors que le gouvernement québécois a beaucoup géré dans l’urgence durant la pandémie. « Les centrales syndicales ont des solutions, mais il faut être en mesure d’avoir un espace pour les dire, ajoute-t-il. On ne veut pas simplement être consultés avant que le gouvernement fasse ce qu’il avait déjà proposé, on souhaite être impliqués directement dans les décisions et travailler ensemble. »

Des thèmes clés

 

Les problématiques d’attraction et de rétention de la main-d’oeuvre liées aux conditions de travail qui se dégradent dans de nombreux secteurs sont des thèmes phares de ces élections. Le personnel de l’éducation, entre autres, subit une surcharge de travail et une tâche toujours plus lourde. La CSQ souhaite aussi aborder les enjeux environnementaux, les questions autochtones et l’équité salariale. « Depuis 25 ans, l’équité n’est toujours pas atteinte dans le secteur public et ailleurs, se désole Éric Gingras. On a mis au défi les partis de l’inscrire dans leur plateforme pour bonifier la loi. »

Selon Yanick Noiseux, professeur agrégé au Département de sociologie de l’Université de Montréal, les conditions de travail — surtout au bas de l’échelle — se retrouvent trop peu dans le débat public depuis une trentaine d’années. « Les campagnes sont alors fondamentales, car c’est un moment où les gens sont avides de discuter d’enjeux sociaux », indique le chercheur principal au Groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS).

Il souligne d’ailleurs l’importance de distinguer la pénurie de main-d’oeuvre et ce qu’il nomme la « pénurie des conditions de travail ». Par exemple, le nombre d’infirmières accréditées au Québec dans le secteur public n’a jamais été aussi haut, en 2021. « Ce n’est pas tant qu’on en manque, mais plutôt qu’on n’arrive pas à les retenir à cause des horaires difficiles et des heures supplémentaires obligatoires, entre autres », illustre le professeur.

De manière générale, il dénonce une dévalorisation des métiers du soin et du secteur de l’éducation dont on doit discuter durant cette campagne. L’équité salariale est d’autant plus importante que la proportion de femmes y est bien plus élevée. Selon les dernières données de Statistique Canada, au Québec, 70,8 % de femmes occupent des postes dans le domaine de l’enseignement, du droit et des services sociaux, communautaires et gouvernementaux, contre 29,2 % d’hommes. L’écart est encore plus criant dans le milieu de la santé, où elles représentent 82,3 % des personnes employées.

L’humain avant tout

L’immigration est un autre thème qui sera couvert au cours de cette campagne électorale. Pour M. Noiseux, les syndicats ont l’occasion de faire avancer les luttes pour la régularisation des statuts de citoyenneté de travailleurs étrangers temporaires, voire des personnes sans papiers. « Il y a un chantier à Ottawa en ce moment, le gouvernement libéral y réfléchit, mais il faudrait en profiter pour se faire entendre sur cette question-là, suggère-t-il. Il faut défendre ces travailleurs à statut précaire. »

Favoriser l’accès à un plein statut et non à des « demi-droits », comme le fait d’être attaché à un employeur pour conserver son visa, par exemple, renforcerait le rapport de force face aux employeurs, selon le professeur. « J’ai hâte que ces personnes soient considérées comme des humains dignes et non comme un stock de main-d’oeuvre », affirme-t-il.

Un thème considérable à intégrer dans les échanges entre syndicats et partis politiques est l’environnement. « On a besoin de plus de concertation et de coalitions pour avancer sur la lutte contre les changements climatiques, conclut Yanick Noiseux. C’est difficile sur cet aspect, car il faut simultanément protéger les emplois. »

En outre, le professeur mentionne la pénurie de main-d’oeuvre dans le secteur privé, notamment le camionnage, où il existe un manque criant de personnes détenant le permis, ainsi qu’une dégradation des conditions de travail, dans les dernières décennies. Dans le commerce de détail, il suggère d’envisager un salaire minimum au lieu de se tourner vers une main-d’oeuvre très jeune comme c’est le cas actuellement.

Devant tant de défis et de besoins dans les secteurs public et privé, il ne fait pas de doute que cette campagne électorale et les promesses des partis politiques seront suivies avec attention par les syndicats et leurs membres.

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