Une communauté philippine éclot à la Baie-James

Photo: Adil Boukind Le Devoir L’usine de transformation de Chantiers Chibougamau, une compagnie forestière qui emploie une bonne partie des travailleurs dans la région. Constatant que son bassin de main-d’œuvre s’épuisait dramatiquement, l’entreprise a recruté, depuis 2018, des dizaines d’employés philippins.

À Chibougamau, des entreprises répondent à la pénurie de main-d’oeuvre par le recrutement international, ce qui transforme le visage de la ville nordique. Une communauté de plus d’une centaine de Philippins est notamment en train de s’y former sous l’impulsion d’un très gros employeur de la région, Chantiers Chibougamau.

Dans un nuage de poussière, des camions lourdement chargés d’épinettes noires, de pins gris et de sapins pénètrent sur le site de plusieurs kilomètres carrés de l’entreprise forestière. Les billots se dirigent vers l’édifice où ils seront découpés de façon optimale grâce à des technologies d’intelligence artificielle.

L’immense usine constituée de quelques bâtiments est en grande partie automatisée. Mais des centaines de travailleurs sont tout de même nécessaires à son fonctionnement. On y fabrique notamment des structures de bâtiment en bois lamellé-croisé, de plus en plus recherchées à travers le monde.

Dans la section de l’assemblage, plusieurs Philippins créent ce qui ressemble à des ensembles IKEA format géant pour une école de Rimouski et une tour de 10 étages de Toronto. L’un d’eux est Glenn Santiago. Celui qui porte fièrement son nom sur son casque protecteur a fait le chemin de Manille à la Baie-James il y a un an. Dans son pays d’origine, il travaillait dans une usine similaire. « Le salaire est bien mieux, c’est pour ça que je suis venu », indique-t-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Photo: Adil Boukind Le Devoir L’usine de transformation de Chantiers Chibougamau

Constatant que son bassin de main-d’oeuvre s’épuisait, ce qui mettait à risque sa capacité de production, Chantiers Chibougamau a commencé à sélectionner des employés aux Philippines en 2018 par l’intermédiaire d’une agence. Ce pays a notamment été choisi en raison de son nombre important de travailleurs qualifiés en foresterie, qui sont d’ailleurs habitués de travailler avec les mêmes machines.

Les Philippins sont aujourd’hui plus de 50 dans l’usine de Chibougamau, et représentent plus ou moins 20 % du personnel. Et l’entreprise poursuit ses efforts pour en recruter des dizaines d’autres. « Ils sont essentiels à notre faculté de livrer nos commandes et de contribuer à l’économie du Québec », affirme Frédéric Verreault, directeur exécutif au développement corporatif chez Chantiers Chibougamau.

Vu leur nombre, ils forment aujourd’hui une petite communauté dans laquelle se tissent des liens, raconte M. Santiago. « Presque tous les Philippins sont maintenant nos amis. Nous nous rassemblons et faisons des activités comme du basketball, du vélo, de la pêche », dit celui qui s’ennuie toutefois de sa femme et de ses trois enfants. Sa femme a d’ailleurs commencé en décembre les démarches pour venir elle aussi travailler chez Chantiers Chibougamau. « Si nous avons la chance de vivre longtemps ici, je vais la prendre, car la vie est meilleure », explique-t-il.

La famille constituée de Fergie Almendares, Stella Cabales et le petit Zayn Ethan, elle, est déjà réunie. M. Almendares est le premier à être débarqué de l’avion, en 2019, huit mois avant sa femme. Les deux sont employés par Chantiers Chibougamau ; leur fils va à l’école en français.

Photo: Adil Boukind Le Devoir L’usine de transformation de Chantiers Chibougamau

« Le Canada est vu comme un pays de rêve aux Philippines. Plus d’argent, un bon gouvernement, plus de services », raconte le père de famille, qui a été bien peu déçu — sauf peut-être par le temps d’attente à l’hôpital.

En prendre soin

 

Chantiers Chibougamau remue ciel et terre pour ne pas perdre ces précieux atouts, qui possèdent des permis de travail temporaires. L’entreprise souhaite qu’ils obtiennent leur résidence permanente et s’établissent dans le Nord-du-Québec pour de bon.

« François Legault disait [au sujet des immigrants] : “Il faut en prendre moins, mais en prendre soin.” Nous, il faut en prendre plus, mais en prendre encore soin », déclare M. Verreault.

L’entreprise forestière a donc aidé plusieurs conjointes de ses employés à trouver un travail dans la région. C’est le cas d’Annie Bangate, arrivée deux ans après son mari. Diplômée en droit, elle fait maintenant du travail administratif dans un bureau de notaires de Chibougamau. D’autres Philippines pourraient travailler dans les hôtels, les commerces et les garderies de la ville de 7200 habitants, qui manquent aussi cruellement d’employés.

D’ailleurs, l’Hôtel Chibougamau s’est aussi lancé dans le recrutement international. L’un de leurs préposés à l’entretien, Paulin Bado, a quitté son Burkina Faso natal pour la Baie-James en 2021 après un an de démarches auprès d’Immigration Canada et un an d’attente à cause de la COVID-19.

Photo: Adil Boukind Le Devoir L’usine de transformation de Chantiers Chibougamau

Il espère réussir à renouveler son permis de travail temporaire, qui expire dans un an. « Je veux vraiment m’installer ici. Je suis né dans un petit village et j’aime les petites villes », souligne l’homme de 45 ans, dont la femme et les quatre enfants sont restés en Afrique.

Selon lui, une petite communauté africaine est aussi en train de se bâtir à Chibougamau. Son petit frère souhaite aussi travailler pour l’hôtel, à l’accueil. Mais M. Bado estime que le processus d’immigration, long et compliqué, serait sujet à lui faire perdre espoir.

Un nouveau quartier

 

Étant donné la grave pénurie de logements dans la municipalité, Chantiers Chibougamau entamera prochainement la construction de plus de 30 maisons unifamiliales. Il s’agit de millions de dollars d’investissement de la part de la compagnie, qui tente aussi d’obtenir du soutien gouvernemental.

« C’est toute la communauté qui va être relevée si on a des maisons propices à l’établissement des familles, qui vont s’enraciner ici, dit M. Verreault. Il y a eu des vagues d’immigrants d’Europe de l’Est qui ont bâti Chibougamau, dans les années 1950 et 1960, dont les descendants sont encore ici aujourd’hui. C’est comme une réplique de ça, pour les besoins de la transformation du bois, à partir des Philippines. »

La compagnie mise aussi sur la francisation de ces nouveaux arrivants, versant notamment un salaire à ses recrues pour qu’elles suivent des cours de langue sur Internet avant d’arriver au Québec. Malgré tout, plusieurs travailleurs philippins ont peur que leur processus d’immigration soit bloqué par leur maîtrise trop faible du français, qu’ils trouvent difficile à apprendre.

Leur employeur aussi est inquiet. « Comment se met-on à la recherche de solutions pour que, si on n’atteint pas un certain seuil pour un membre de la famille, il n’y ait pas un exode de ces gens-là en Ontario ? » demande M. Verreault.

Il est temps de réfléchir à une politique d’immigration nordique, adaptée à la réalité singulière de la Baie-James, pense l’homme, qui est d’ailleurs convaincu que la région peut être un formidable laboratoire de projets pilotes et de nouvelles façons de faire.

En collaboration avec les Cris

 

Les communautés cries des alentours, en croissance et situées dans un rayon d’une heure et demie de route autour de Chibougamau, sont aussi une source potentielle de travailleurs et de partenaires pour l’entreprise forestière. Celle-ci compte bon nombre d’Autochtones parmi ses sous-traitants, notamment dans la coupe et le transport du bois.

M. Verreault constate d’ailleurs que les Cris sont généralement « plus épanouis en forêt qu’entre les quatre murs d’une usine ». « S’ils travaillent dans leur communauté ou dans une mine dans la région, ils ne sont pas imposés, alors que s’ils rentrent sur notre liste de paye, ils seront imposés sur leurs revenus comme un [allochtone] », ajoute M. Verreault.

Pour collaborer avec ces communautés dans la mesure de leurs aspirations et de leurs préférences, Chantiers Chibougamau discute régulièrement avec leurs chefs. Des projets sont déjà en marche, dont l’ouverture d’une scierie à Waswanipi, qui va transformer des billots en bois de planches, et l’assemblage de maisons modulaires à Mistissini.

Par ces partenariats et par l’immigration, l’exploitation de la forêt du Nord-du-Québec est donc appelée à se poursuivre.


Une version précédente de ce texte, qui attribuait la dernière affirmation du texte à Frédéric Verreault, le directeur exécutif au développement corporatif chez Chantiers Chibougamau, a été corrigée.

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