Ce gouvernement pragmatique qu’on n’attendait pas

René Lévesque en compagnie de son futur ministre du Développement social, l’avocat Pierre Marois, lors du congrès du Parti québécois de 1973. Dans le gouvernement de M. Lévesque, M. Marois a parrainé la formation de la Commission de la santé et de la sécurité du travail.
Alain Renaud archives Le Devoir René Lévesque en compagnie de son futur ministre du Développement social, l’avocat Pierre Marois, lors du congrès du Parti québécois de 1973. Dans le gouvernement de M. Lévesque, M. Marois a parrainé la formation de la Commission de la santé et de la sécurité du travail.

Cet été, René Lévesque aurait eu 100 ans. Jusqu’au 24 août prochain, date anniversaire, Le Devoir souligne sur toutes ses plateformes la mémoire du fondateur du Parti québécois, l’un des plus grands premiers ministres de l’histoire du Québec.

C’est le dernier endroit où l’on aurait pensé trouver les gouvernements dirigés par René Lévesque. C’est pourtant en économie qu’ils ont laissé l’une de leurs plus profondes empreintes sur la société québécoise.

Une empreinte faite de valeurs de gauche et de pragmatisme, et s’inscrivant plus dans la continuité qu’en rupture d’un grand rattrapage économique commencé bien avant leur arrivée.

« Rien dans sa personnalité et même dans sa nature ne le portait à s’intéresser, et encore moins à se passionner, pour l’économie, se souvenait de René Lévesque son ancien ministre d’État au Développement économique, puis ministre du Commerce extérieur, Bernard Landry, lors d’un colloque sur le sujet en 2014. Pourtant, il a contribué puissamment à la création de la richesse au Québec et son influence a été déterminante dans la construction même du fameux Québec inc., vers lequel son instinct ne l’attirait guère. »

Lorsqu’on pose la question de l’héritage économique de René Lévesque, on évoque habituellement son rôle de ministre au sein de « l’équipe du tonnerre » du premier ministre libéral, Jean Lesage, où il complétera, évidemment, la nationalisation de l’électricité, mais participera aussi à la modernisation de l’État québécois lancée par la Révolution tranquille. C’est toutefois plus tard qu’il tiendra véritablement les rênes du pouvoir, lorsque le Parti québécois, dont il était le chef, a remporté les élections de 1976. Il restera aux commandes jusqu’à sa démission en 1985, quelques mois avant la défaite de son parti.

Après l’élection de 1976, « la première de toutes les préoccupations fut l’économique », a raconté dans ses mémoires René Lévesque. Non seulement parce que la croissance alors marquait le pas et que le moment était venu de régler l’addition salée des Jeux olympiques de Montréal, mais aussi parce que « la question économique sous toutes ses formes — entreprise, emploi, budget, finances — finit par toucher à tout et inversement ».

Place aux francophones

 

S’ensuivra une flopée de mesures et de réformes économiques enchaînées à un rythme étourdissant dont : la nationalisation de l’assurance automobile, la loi sur la protection du territoire agricole, la baisse des taxes de vente sur les secteurs menacés du meuble, du textile et du vêtement, l’organisation de sommets socioéconomiques, le lancement du programme de Régime d’épargne-actions (REA), l’entente Cullen-Couture transférant d’Ottawa à Québec la sélection des immigrants économiques et, bien entendu, la Charte de la langue française, plus connue sous le nom de « loi 101 ».

« La “loi 101” est une loi profondément économique », dit l’économiste et professeur émérite de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), Mario Polèse. Elle a notamment imposé le français en matière d’intégration des immigrants, d’affichage commercial et de langue de travail. Elle a aussi été un « terrible choc social et économique » qui n’est pas étranger au départ des sièges sociaux de plusieurs entreprises et d’environ 200 000 travailleurs anglophones, souvent les plus qualifiés, vers l’Ontario ou ailleurs. « Cela a d’abord eu un coût économique. Mais cela a aussi libéré de l’espace que d’autres entreprises et des travailleurs francophones ont su venir occuper, grâce notamment aux progrès en matière d’éducation réalisés avec la Révolution tranquille », observe l’expert qui a décrit le rattrapage économique et social des francophones dans un récent ouvrage intitulé Le miracle québécois. « C’est [la chaîne d’épicerie] Dominion et la [compagnie d’assurances] Sun Life qui sont parties, mais qui ont été remplacées par Provigo et d’autres compagnies francophones. »

Les premiers gouvernements du Parti québécois ont aussi marqué une rupture en matière de climat social, observe François Vaillancourt, professeur d’économie émérite à l’Université de Montréal. En adoptant une loi anti-briseurs de grève et en organisant des sommets socio-économiques où étaient conviés autour de la même table le gouvernement, le patronat et les syndicats, ils ont mis en place des conditions qui ont contribué à pacifier les relations de travail en plus d’ouvrir des lieux de dialogue pour rechercher des consensus sur les grands enjeux.

S’inscrire dans une continuité

Mais pour François Vaillancourt, les gouvernements Lévesque se sont surtout inscrits dans la continuité de ce qui avait été lancé avec la Révolution tranquille. En matière de capital humain, la « loi 101 » et l’entente Cullen-Couture ont amené l’immigration en renfort aux réformes éducatives des années 1960 qui ont permis aux travailleurs francophones un formidable rattrapage. En matière de capital financier, la création du Fonds de solidarité de la FTQ et les incitatifs fiscaux à devenir actionnaires dans des entreprises québécoises du Régime d’épargne-actions (REA) ont ajouté de nouvelles sources de financement à ce qu’avaient commencé à offrir des institutions comme la Caisse de dépôt et placement du Québec.

En fait, pour trouver le début de cette grande transformation sociale et économique du Québec, il ne faut pas arrêter son regard à la Révolution tranquille, mais remonter aux années 1940 et au bref règne du gouvernement libéral d’Adélard Godbout, estime Vincent Geloso, professeur d’économie à l’Université George Mason, aux États-Unis. C’est notamment à partir de sa Loi sur l’instruction publique obligatoire et de l’obtention du droit de vote par les femmes que s’est amorcé le rattrapage économique des Québécois francophones et que leur gouvernement a commencé à concevoir que son rôle ne se limitait pas à construire des ponts et des routes. « Les gouvernements Lévesque ont plus été le résultat qu’une cause de cette lente évolution. »

Des outils statistiques permettent d’estimer l’impact qu’ont eu ces gouvernements sur la trajectoire longue de l’économie québécoise, explique l’expert. « La conclusion, c’est que cet impact a été légèrement positif jusqu’en 1980 et légèrement négatif dans le second mandat, mais somme toute nul. C’est-à-dire qu’il n’y a pas eu d’accélération ni de ralentissement du rattrapage économique des Québécois francophones. Ce qui est remarquable, quand on y pense, avec tout le mal que certains disent des gouvernements de gauche, qui plus est, nationalistes. »

Une gauche pragmatique

 

C’est que René Lévesque n’était pas un indépendantiste de gauche comme les autres, souligne Pierre Fortin, professeur émérite de l’Université du Québec à Montréal, qui a été son conseiller économique principal en 1984 et en 1985. « Ce n’était pas un idéologue, mais un pragmatique. Il cherchait avant tout à faire avancer la cause des Québécois et d’une société juste. »

L’économiste en veut pour exemple la déchirante bataille que son gouvernement a livrée contre ses propres employés du secteur public lors de la terrible crise économique du début des années 1980 et qui s’est conclue par l’effacement rétroactif d’augmentations salariales promises et entrées en vigueur quelques mois auparavant. « Lévesque trouvait insoutenable et indécent qu’on verse des augmentations salariales à des travailleurs qui avaient la sécurité d’emploi alors que le taux de chômage était de 16 % et même de 26 % chez les jeunes. »

Ce n’était pas un idéologue, mais un pragmatique. Il cherchait avant tout à faire avancer la cause des Québécois et d’une société juste.

 

Pierre Fortin cite aussi l’exemple du salaire minimum que René Lévesque a décidé de geler après qu’on lui a démontré que, passé un certain seuil, il nuisait à la création d’emplois. Ou encore la bénédiction qu’il a donnée, en 1985, au projet de libre-échange canado-américain parce que, disait-il, comme Gaétan Boucher et Sylvie Bernier aux Jeux olympiques, les entreprises d’une économie tournée vers le commerce, comme celle du Québec, ne pourraient jamais remporter des médailles d’or sans se frotter aux meilleurs du monde.

« Dans ces trois cas, René Lévesque était en rupture avec ce que pensait la gauche de son temps et exposait son gouvernement à la critique, observe Pierre Fortin. Mais il le faisait au nom de la justice et du bon sens. »

Mario Polèse partage cette analyse. « Je crois que c’est le deuxième grand legs de René Lévesque dont nous sommes toujours les héritiers. Il est le père de notre forme de social-démocratie. Son parti aurait facilement pu prendre un virage plus à gauche, comme l’a fait, plus tard, le gouvernement du NPD de Bob Rae en Ontario au détriment de l’économie. Au lieu de cela, il a montré qu’on pouvait maintenir un équilibre entre les valeurs sociales de justice et d’égalité et la réalité économique. »

Ça commence dans la tête

 

Ce n’est toutefois pas à une décision économique ou financière à proprement parler que Pierre Fortin pense en premier lieu lorsqu’on lui demande quelle a été la plus importante contribution de René Lévesque à la prospérité des Québécois.

« Son plus grand impact économique a d’abord été sociologique. Ç’a été de montrer aux Québécois — et aux autres — que ce n’était pas vrai qu’ils étaient nés pour un petit pain. De les convaincre qu’ils pouvaient prendre en main leur propre économie et en faire un succès. Il n’a pas été le seul, bien sûr, à y contribuer. Mais ce n’est pas rien. »