Le coût de l’invasion de l’Ukraine est surtout humain

Un vieillard prenait la pause, jeudi, devant un décor de destruction à Bakhmout, dans la région de Donetsk.
Photo: Bulent Kilic Agence France-Presse Un vieillard prenait la pause, jeudi, devant un décor de destruction à Bakhmout, dans la région de Donetsk.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie va coûter cher. Et pas seulement aux pays directement impliqués. Et surtout si l’on tient compte de son coût humain.

Avertissement : c’est un exercice théorique et économique de haute voltige tellement cette guerre a des impacts divers et complexes. C’est pire encore lorsqu’on veut aussi tenir compte des dommages humains et en faire une estimation chiffrée, même grossière.

Résultat : l’invasion de l’Ukraine par la Russie coûtera au total un peu plus de 2600 milliards $US aux pays directement impliqués (Ukraine, Russie et Biélorussie) en perte de croissance économique, destruction d’infrastructures et fuite des cerveaux, a calculé l’économiste Dan Ciuriak dans une étude dévoilée jeudi par l’Institut C.D. Howe. Soit un peu plus que la valeur de toute la production de l’économie canadienne en une année (2000 milliards).

La facture s’élèvera à 4250 milliards si l’on ajoute l’impact du conflit sur l’activité économique des autres pays. Mais si l’on élargit le regard au coût économique des morts, des blessés et de la souffrance humaine infligée, il faudrait plutôt parler d’une guerre d’au moins 9000 à 14 000 milliards, et probablement plus.

L’addition

Avec des troupes et des bombes ennemies qui ravagent le pays depuis plus de cinq mois, plus de sept millions de citoyens déplacés et cinq millions d’autres qui ont fui le pays, l’Ukraine est bien entendu la première frappée. Son produit intérieur brut (PIB) devrait fondre de presque moitié cette année, selon la Banque mondiale. Comme la valeur de ses infrastructures immobilières (72 milliards), de transport (69 milliards) ou encore industrielles (19 milliards) détruites en seulement 22 semaines dépasse déjà les 180 milliards, son économie accusera une perte cumulée de croissance d’au moins 500 milliards d’ici 2027. À condition que les combats armés ne débordent pas trop des frontières de la région du Donbass et sur la présente année.

La facture s’annonce salée aussi pour l’instigateur du conflit. Soumise à un barrage de sanctions financières et commerciales, la Russie est devenue un paria pour les économies occidentales et risque de le rester (–1600 milliards/5 ans).

Entre 50 000 et 70 000 de ses travailleurs du secteur des technologies lui avaient aussi déjà tourné le dos avant la fin du mois de mars, et 70 000 à 100 000 autres étaient sur le point de quitter à leur tour le pays. Jeunes, urbains, polyglottes et ouverts sur le monde, ces exilés constitueront un formidable potentiel de croissance perdue (–260 milliards).

Cette crise ukrainienne survient dans une économie mondiale déjà aux prises avec plusieurs problèmes. Si l’on essaie d’isoler sa contribution à la montée des prix de l’énergie et des aliments, à la hausse des taux d’intérêt et à la baisse de la confiance des consommateurs et des entreprises, selon les experts, on peut lui attribuer un coût, sur un an, d’au moins 1500 milliards au reste de l’économie mondiale et d’un autre 90 milliards sur trois ans ensuite en Europe.

Mais tout cela reste inférieur au coût humain, rapporte Dan Ciuriak. Un coût qu’on qualifie chaque fois « d’horrible » à défaut de chiffres plus précis, exception faite du nombre de morts, de blessés et de déplacés, dit-il. Or, il existe des moyens d’attribuer une valeur économique à ces drames humains en matière notamment de capital humain et de capacité de production de richesse perdue avec chaque mort, chaque mutilé et chaque personne directement ou indirectement traumatisée. « Ces estimations sont très théoriques, admet l’économiste, mais servent à mettre en évidence ces coûts qui peuvent être très élevés. »

En Ukraine seulement, le coût économique des soldats et des civils morts ou blessés s’établirait ainsi, jusqu’à présent, entre 100 et 216 milliards, alors que l’impact des traumatismes causés par la guerre sur l’espérance de vie de la population de quelque 38 millions de personnes s’élèverait entre 2500 et 5400 milliards. Dans le reste de l’Europe, le retour de la guerre sur le continent et la menace nucléaire auront aussi été un dur choc pour les populations, comme la flambée des prix et la peur de la récession auront particulièrement mis à mal les nerfs des plus vulnérables (un prix à payer entre 960 et 1500 milliards). Et que dire de l’impact de l’explosion du prix des aliments dans les pays pauvres, notamment en Afrique subsaharienne, où 14 millions de personnes de plus sont désormais menacées par la famine (entre 950 et 2200 milliards).

Estimation prudente

 

Mais tous ces montants, bien qu’étourdissants, sont bien incomplets, prévient Dan Ciuriak. Ils ne tiennent pas compte, par exemple, de la chute des valeurs en Bourse causée par la guerre, ni des milliards dépensés en aide militaire à l’Ukraine ou à l’accueil à l’étranger de ses exilés ni encore de la richesse perdue lorsque des communautés, comme Marioupol ou Sievierodonetsk, sont complètement rasées.

Et ce ne sont pas les seules choses qu’il a fallu laisser de côté, se désole l’économiste. C’est qu’il y aura aussi un prix économique à cette nouvelle fracture en camps retranchés de l’économie mondiale. La soudaine obligation, pour les gouvernements, d’augmenter leur budget militaire risque fort également de se faire au détriment d’autres dépenses en éducation, en santé ou dans des infrastructures plus utiles à l’économie et au bien-être de leur population. Et puis, ce branle-bas général pour assurer leur sécurité énergétique nationale a forcé plusieurs pays à reculer plutôt que d’avancer dans leur nécessaire et urgente transition vers des sources d’énergies vertes.

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