Les petites épiceries perdantes devant l’inflation

Dans certains cas, les hausses pour certaines épiceries ont dépassé les 50%.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans certains cas, les hausses pour certaines épiceries ont dépassé les 50%.

Tous les détaillants en alimentation ne sont pas égaux devant l’inflation, qui a continué d’augmenter dans le secteur en juin. Alors que les grandes enseignes augmentent leurs profits, des épiceries de quartier indépendantes doivent se serrer la ceinture.

Au cours de la dernière année, le directeur général des Aliments Merci dit s’être fait « coller augmentation par-dessus augmentation » de la part de tous ses fournisseurs. « En plus, il y a des ruptures de stock partout. C’est du jamais vu », s’exclame Mathieu Malouin.

Ces augmentations sont en moyenne de 16 % à 20 % sur un an, estime Lorraine Ste-Marie, directrice de la chaîne d’approvisionnement de ce détaillant de produits naturels notamment présent dans les marchés publics montréalais. Dans certains cas, les hausses ont dépassé les 50 %. Tout ça en même temps que les frais fixes, comme l’électricité, grimpent — tout comme les salaires des employés, pénurie de main-d’oeuvre oblige.

Le son de cloche est similaire chez GH Dépanneur, dans le quartier Griffintown. « Je suis sans cesse en train de refaire les prix. Il y a des bouteilles de jus d’orange qui viennent d’augmenter d’un dollar en quelques semaines. C’est épouvantable », rapporte Jérémy Dandeville, copropriétaire de ce commerce situé à la frontière entre le dépanneur et l’épicerie fine. « Si tu ne fais pas attention, il y a des produits qui restent sur les tablettes parce que personne n’en veut. » Et il y a aussi la question du loyer commercial.

Les marchands doivent aussi être très vigilants. « Récemment, je me suis rendu compte que je vendais des chips au même prix que je les achetais parce que je n’avais pas remarqué l’augmentation à la réception de la marchandise », raconte pour sa part Stéphanie Besner, propriétaire d’Orléans Épicerie, dans le quartier Hochelaga.

Pour survivre, ces détaillants doivent donc transférer une partie de la facture aux consommateurs tout en tentant de conserver la même marge de profit. Mais ces augmentations poussent une partie de leurs clients vers les Maxi, Dollarama, Costco et Walmart de ce monde.

 

Le marché de l’alimentation est très concentré au Québec. Loblaw, Metro et Empire en sont les chefs de file, avec près de 2500 magasins sous 25 enseignes (IGA, Provigo, Rachelle Béry, L’intermarché, Adonis, Super  C,  etc.), selon Le bottin. Consommation et distribution alimentaires en chiffres publié par le gouvernement du Québec en 2020. Avec Costco et les magasins à grande surface comme Walmart, ils représentaient en 2019 plus de 80 % des ventes de produits alimentaires de la province.

Ayant un plus grand pouvoir d’achat face aux fournisseurs, les grosses pointures réussissent à négocier des prix plus bas avec lesquels les petits épiciers ne peuvent pas rivaliser.

Mme Besner constate effectivement, avec désarroi, qu’elle est délaissée par une partie de sa clientèle, qui est à faible revenu. « C’est perturbant. J’ai peur pour la santé et l’avenir de mon épicerie », confie-t-elle.

« Notre taux d’achalandage a diminué de 10 % à 20 % depuis le printemps dernier, relate pour sa part Mme Ste-Marie. Les clients nous disent que c’est bien beau encourager les commerces locaux, mais que leur budget aussi est important. »

Les profits des géants

 

Dans ce contexte, les profits des Aliments Merci s’amenuisent, se désole M. Malouin. Ce qui n’est pas le cas des grandes chaînes.

Les profits de Loblaw, de Metro et d’Empire ont augmenté considérablement, si l’on en croit leurs plus récents rapports financiers. Le bénéfice net ajusté de Loblaw a augmenté de 17,1 % au trimestre le plus récent de l’exercice 2022, atteignant 459 millions de dollars canadiens. Chez Metro, c’est 5,1 %. Le bénéfice net d’Empire, quant à lui, a crû de 3,8 %. La marge brute de profit est quant à elle restée plutôt stable chez Metro et Empire, alors qu’elle a légèrement augmenté chez Loblaw.

Ce dernier a toutefois précisé par courriel avoir « enregistré une croissance plus rapide dans le secteur de la pharmacie que dans celui de l’épicerie », ajoutant que l’augmentation de ses bénéfices « peut être attribuée notamment à des articles aux marges plus élevées, comme les cosmétiques ». Metro a également souligné une forte croissance des ventes de ses produits en pharmacie.

« La perception voulant que les détaillants en alimentation profitent de cette période d’inflation pour engranger de plus gros profits est totalement fausse, a ajouté Loblaw. Nous sommes sensibles aux défis auxquels les consommateurs font face et nous nous efforçons de leur offrir le meilleur rapport qualité-prix ainsi que de réelles aubaines dans chacun de nos magasins, chaque jour. »

Des sacrifices

 

Chez Supermarché PA, qui compte cinq succursales dans la région de Montréal, la directrice des opérations, Patricia Chouinard, estime être encore en mesure d’offrir des prix compétitifs. C’est toutefois au prix de certains choix douloureux, comme réduire les marges de profit sur plusieurs produits. Il en va de la réputation du commerce et de la fidélité de la clientèle, considère-t-elle.

« On est aussi en train de restructurer certaines choses, on coupe à certains endroits, explique Mme Chouinard. Par exemple, en début d’année, on a décidé d’arrêter la distribution de notre circulaire imprimée. Elle est par contre toujours disponible en magasin et en ligne. »

Elle espère que les consommateurs comprendront que ce ne sont pas tous les marchands qui s’en mettent de plus en plus dans les poches et que les petites épiceries continueront d’être au rendez-vous.

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