L’aérospatiale verte, verticale et paradoxale à Farnborough

Un avion de passagers ATR-72 exposé au Salon de l’aéronautique de Farnborough, au Royaume-Uni
Photo: Justin Tallis Agence France-Presse Un avion de passagers ATR-72 exposé au Salon de l’aéronautique de Farnborough, au Royaume-Uni

La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour polluer ! Cette boutade inspirée d’un grand classique du cinéma québécois résume plutôt efficacement la trame de fond de l’édition 2022 du Salon de l’aéronautique de Farnborough, qui se déroule cette semaine en Angleterre et où plus d’une entreprise canadienne tente de laisser sa marque… verte, idéalement.

Les engagements pris cette semaine à Farnborough par les principaux leaders de l’industrie mondiale de l’aérospatiale semblent au premier coup d’oeil en parfaite contradiction. Boeing, Honeywell, Bell Textron et d’autres encore rivalisent d’ingéniosité pour concevoir les aéronefs de demain capables de décoller à la verticale, de parcourir d’énormes distances sans escale — et peut-être même sans pilote —, pour livrer une rude bataille à l’ennemi peu importe sur la planète où il se trouve.

Quand le principal acheteur est la très gourmande et richissime armée américaine, tout est permis. Surtout que l’autre moitié de l’industrie, celle de l’aviation civile, bat un peu de l’aile ces jours-ci. Deux ans de COVID-19 ont perturbé la demande ainsi que la croissance et ils ralentiront les ardeurs des lignes aériennes pour les 20 prochaines années, ont indiqué Boeing et Airbus dès la première journée d’ouverture du salon anglais.

Une aviation canadienne plus verte

 

L’industrie aérienne doit aussi composer avec la volonté, généralement imposée par les gouvernements d’un peu partout dans le monde, de limiter ses émissions polluantes. Les avions non militaires ne génèrent qu’un peu moins de 3 % des gaz à effet de serre, ce qui paraît modeste, mais qui est énorme compte tenu de la taille de cette industrie par rapport à d’autres.

Le Canada peut concilier les cibles commerciales et climatiques de l’aérospatiale, promet sans sourciller le ministre fédéral de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, qui était de séjour à Farnborough pour encourager les entreprises canadiennes présentes sur place.

« Comment décarboner les avions ? Ça joue sur les avantages du Canada. Montréal est déjà la troisième ville dans le monde pour la construction d’aéronefs. On produit de l’aluminium vert, de l’acier vert, on parle de carburant synthétique et d’hydrogène vert. Nous devons vraiment mettre en valeur ce qu’il est possible de faire au Québec et en Ontario pour rendre l’industrie plus verte », a déclaré mardi depuis Farnborough le ministre en conférence téléphonique.

M. Champagne a notamment souligné l’importance de la présence de CAE au salon britannique pour illustrer sa position. L’équipementier montréalais a présenté coup sur coup de nouveaux simulateurs d’entraînement pour préparer les pilotes de demain à l’arrivée de ces avions à décollage vertical qui font rêver depuis des décennies le secteur militaire, puis une trousse de conversion à l’électrique pour les avions de marque Piper Aircraft qu’elle utilise dans d’autres programmes de formation. CAE et EasyJet ont aussi présenté un partenariat pour encourager davantage de femmes qui souhaitent s’engager dans l’aviation à devenir pilotes.

CAE dit avoir investi un milliard de dollars en innovation sur cinq ans avec Ottawa et Québec pour développer ses technologies. Elle promet de collaborer avec l’ensemble de l’industrie canadienne, y compris les équipementiers et les établissements d’enseignement et de recherche.

Le Québec à l’avant-scène

Comme l’a souligné le ministre Champagne, le Québec est particulièrement bien placé pour profiter du redécollage de l’aérospatiale. « Comment on décarbone l’industrie ? Il faudra décarboner les avions avec notamment l’hydrogène, mais on devra aussi décarboner les chaînes d’approvisionnement des grands constructeurs, et là-dessus le Canada peut jouer un grand rôle. »

Comme Montréal reçoit 75 % de tout l’investissement fait au pays en matière de recherche et développement dans le secteur de l’aérospatiale, cela signifie que la métropole québécoise est bien positionnée pour profiter de ce virage vert, assure la présidente-directrice générale d’Aéro Montréal, Suzanne Benoît.

« L’innovation est le nerf de la guerre dans notre secteur, et on en fait beaucoup à Montréal. Le Québec possède aussi beaucoup de talents : nous savons comment faire voler des avions », dit celle qui s’attend à des investissements importants tant pour développer des technologies propres que pour assembler les futurs avions militaires commandés par Ottawa. « Nous demandons au gouvernement d’être gourmand dans ses demandes » de contenu canadien pour ses avions, dit Mme Benoît.

La représentante de la grappe aérospatiale québécoise constate effectivement que Farnborough tente de jouer la carte écologique tout en continuant de développer l’héritage militaire de l’industrie. Des avions de chasse sillonnaient le ciel anglais alors même que le pays traversait ses journées les plus chaudes jamais enregistrées.

Présente sur place, Suzanne Benoît préfère demeurer optimiste. « Au moins, la technologie évolue et l’industrie a clairement annoncé son intention d’être carboneutre en 2050. L’aviation civile et l’aviation militaire sont des vases communicants ; c’est sûr qu’il y aura un transfert des technologies de l’un vers l’autre », dit-elle. Car quels que soient nos rêves, les armées ne sont pas près de disparaître du portrait aérospatial mondial.

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