Les «Uber Files» en six révélations fracassantes

Pour assurer sa présence dans les principales villes canadiennes, Uber a tenté de séduire de nombreux maires et ministres provinciaux alors que plusieurs d’entre eux croyaient initialement ce service illégal.
Darryl Dyck La Presse canadienne Pour assurer sa présence dans les principales villes canadiennes, Uber a tenté de séduire de nombreux maires et ministres provinciaux alors que plusieurs d’entre eux croyaient initialement ce service illégal.

Pas si propre que ça, l’ubérisation de l’économie… Car même si depuis sa fondation, en 2010, Uber a inspiré la transformation profonde de plusieurs secteurs économiques, les « Uber Files » nous apprennent aujourd’hui que cette omelette ne s’est pas faite sans casser d’oeufs. Au menu : cachotteries systématisées au fisc, séduction à grands frais de politiciens bien en vue et pratiques d’affaires sinon illégales, à tout le moins suspectes.

Les « Uber Files » sont composés de 124 000 fichiers au total, dont 83 000 courriels et textos échangés par les plus hauts dirigeants d’Uber depuis 2010. Le Consortium international des journalistes d’enquête, qui regroupe plusieurs grands médias nationaux, dont le Washington Post, The Guardian et la Société Radio-Canada, a publié les détails de ces documents lundi matin.

Une bonne partie des problèmes soulevés par ces documents était déjà connue, mais certaines révélations s’avèrent tout de même surprenantes. En voici six.

« La violence garantit le succès »

C’est sans contredit la déclaration la plus fracassante faite par le fondateur et p.-d.g. d’Uber jusqu’en 2017, Travis Kalanick. L’année précédente, l’entrepreneur américain réagissait par texto à une manifestation en France de quelque 2000 chauffeurs de taxi qui s’opposaient à l’utilisation d’Uber dans l’Hexagone.

M. Kalanick aurait demandé à ses subalternes d’organiser une contre-manifestation en réunissant des chauffeurs d’Uber pour qu’ils témoignent de leur affection pour le service mobile. Devant des craintes que cette stratégie provoque des affrontements violents où ses chauffeurs pourraient être blessés, il a répondu : « Je pense que ça vaut la peine… La violence garantit le succès. »

Revenu Québec court-circuité

 

Un des éléments techniques les plus étonnants du service Uber est l’installation systématique sur les serveurs, les postes de travail et les cellulaires de ses employés d’un coupe-circuit qui effaçait automatiquement des fichiers jugés sensibles. Ce coupe-circuit a été utilisé à quelques reprises en 2015, dont au moins une fois dans les bureaux montréalais de la compagnie alors que des agents de Revenu Québec désiraient consulter les documents fiscaux d’Uber Canada afin de voir si son application collectait adéquatement la TVQ auprès de ses utilisateurs.

Selon ce que rapporte Radio-Canada, les agents de Revenu Québec ont saisi près d’une centaine d’appareils informatiques après avoir remarqué que les téléphones, les tablettes et les portables qui se trouvaient dans les locaux d’Uber avaient tous redémarré au même moment.

Ce coupe-circuit a été utilisé à au moins deux autres reprises au cours de la même année, en France et aux Pays-Bas.

Des maires canadiens sous le charme

 

Pour assurer sa présence dans les principales villes canadiennes, Uber a tenté de séduire de nombreux maires et ministres provinciaux puisque plusieurs d’entre eux croyaient initialement ce service illégal. Le service de transport de personnes UberX, introduit sur le marché canadien en 2014, a d’abord été décrié par plusieurs maires, dont Denis Coderre, maire de Montréal à l’époque. Quelques semaines plus tard, la Ville de Toronto a même obtenu une injonction contre Uber. Toronto estimait qu’Uber enfreignait ses règlements sur les taxis et les limousines.

Il n’a pas fallu plus de quelques heures après cette demande d’injonction pour que le maire, John Tory, publie son propre communiqué dans lequel il disait appuyer l’entreprise californienne. « Uber est une technologie dont le temps est venu et qui est là pour de bon », écrivait-il, après des efforts de la part de la compagnie pour « obtenir [une] réponse extrêmement positive » de sa part, confirment certains documents contenus dans les Uber Files.

Emmanuel à tu et à toi avec Travis

Fraîchement devenu ministre français de l’Économie, Emmanuel Macron a eu quelques échanges très cordiaux par messagerie texte avec le p.-d.g. d’Uber Travis Kalanick. Cette cordialité s’est rapidement transformée en un lien de confiance entre les deux, qui s’appelaient par leur prénom. Macron a plus tard rencontré le lobbyiste en chef d’Uber pour l’Europe, Mark MacGann — qui a révélé être le lanceur d’alerte à l’origine des Uber Files — , avant de devenir le promoteur d’une réglementation plus clémente envers des services rémunérés de transport de personnes comme ce que faisait Uber à l’époque.

L’ex-commissaire aux affaires numériques pour l’Union européenne Neelie Kroes se serait de son côté fait offrir un emploi au sein d’Uber quand elle était toujours commissaire. Elle aurait par la suite secrètement fait du lobbyisme pour Uber, chose qui va à l’encontre du code d’éthique de la Commission européenne.

Uber et les milliardaires russes

 

Avec l’objectif en tête d’assurer sa présence en Russie, Uber aurait engagé en 2015 et 2016 un agent politique lié de très près à plusieurs milliardaires russes et qui avait pour mission d’acheter leur influence auprès du président Vladimir Poutine. Selon ce que révèlent les documents obtenus par le Consortium international des journalistes d’enquête, les pots-de-vin faisaient partie des moyens mis à la disposition de l’agent russe afin de « graisser les roues » de la machine législative russe.

Uber aurait ainsi payé des centaines de milliers de dollars à Vladimir Semin, un lobbyiste russe pro-Kremlin très influent auprès du gouvernement, un geste qui serait à l’encontre des lois anticorruption aux États-Unis, auxquelles sont soumises les entreprises américaines comme Uber.

« Tempête de merde légale et législative »

La croissance d’Uber durant ces cinq premières années d’existence a été spectaculaire. Elle a inspiré une foule d’autres services du genre, des applications qui enfreignaient les règles — sinon les lois, carrément — dans différents secteurs d’activité. Cela a mené à la création de l’expression « ubérisation de l’économie », où des technologies de rupture venaient chambouler des industries entières.

Rien ne décrit mieux la façon dont Uber s’y prenait à ses débuts que les commentaires de son principal lobbyiste européen lorsque l’application tentait de s’installer en Pologne. À un consultant qui lui demandait comment procéder, il a écrit : « En gros, on lance Uber, et ensuite on s’attaque à une tempête de merde légale et législative. » Cette tempête était décrite comme une « pyramide de merde » dans certaines présentations où les étages étaient constitués « des poursuites des chauffeurs », « des enquêtes réglementaires », des « procédures administratives » et de « litiges » en tout genre.

« C’est de l’histoire ancienne » pour Uber

« Il n’a pas manqué de reportages sur les erreurs commises par Uber avant 2017. Des milliers d’articles ont été publiés, des livres ont été écrits — il y a même eu une série télévisée. » Pour Uber, les Uber Files sont de l’histoire ancienne, en somme. L’entreprise californienne a diffusé un communiqué lundi midi en réaction aux nombreux reportages publiés par les médias à la suite de la lecture de quelque 124 000 documents obtenus d’Uber. « Il y a cinq ans, ces erreurs ont culminé dans un des jugements les plus infâmes de l’histoire de l’entreprise américaine », explique le communiqué. « Ce jugement a généré un examen public détaillé, un bon nombre de poursuites et plusieurs enquêtes gouvernementales, avec la mise à pied de plusieurs de nos dirigeants. » « C’est aussi exactement pourquoi Uber a embauché un nouveau p.-d.g., Dara Khosrowshahi, qui a eu pour tâche de transformer la façon dont Uber opérait. » Le nouveau patron dit avoir suivi de très près les conseils de l’ancien procureur général des États-Unis Eric Holder pour replacer Uber dans le droit chemin. De nouvelles valeurs d’entreprise, un représentant indépendant au conseil d’administration, une gouvernance renforcée et plusieurs autres mesures, voilà ce que la compagnie a changé. « Quand nous disons qu’Uber est aujourd’hui une entreprise différente, nous le disons littéralement : 90 % de nos employés actuels se sont joints à nous après que Dara est devenu p.-d.g. ».

Le cabinet du ministre des Transports blâme les libéraux

Appelé à réagir aux Uber Files, le cabinet du ministre des Transports, François Bonnardel a tenu à se dégager de tout blâme, rappelant que c’est le gouvernement précédent qui a autorisé son implantation dans la province. Dans une déclaration officielle, le cabinet admet que « les informations rapportées dans les médias concernant l’implantation d’Uber soulèvent certaines questions », mais ne dit pas s’il compte agir en réaction à des actes d’Uber qui pourraient avoir été illégaux. « Rappelons que c’est le gouvernement libéral qui était en place à l’époque. C’est à lui qu’il faudrait poser ces questions », déclare le cabinet. « De notre côté, nous avons modifié la Loi sur les taxis, car il était nécessaire de trouver un équilibre avec l’implantation de nouveaux services rendus possibles grâce aux nouvelles technologies. » « Le Québec ne pouvait rester en plan face à ce changement technologique. » « Pour ce qui est de la fiscalité, la TPS et la TVQ sont maintenant prélevées de façon systématique à même la plateforme Uber, et les montants sont remis à Revenu Québec tous les trimestres », précise le cabinet.



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