Le calvaire des employés du transport aérien

Stress, difficulté à prendre des pauses, pression pour faire des heures supplémentaires, risques accrus de se blesser dans ce métier très exigeant physiquement : « le moral est bas », constate plusieurs travailleurs. 
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne Stress, difficulté à prendre des pauses, pression pour faire des heures supplémentaires, risques accrus de se blesser dans ce métier très exigeant physiquement : « le moral est bas », constate plusieurs travailleurs. 

Alors qu’ils sont en sous-effectif devant l’afflux monstre de passagers, les employés des compagnies aériennes sont au bout du rouleau à l’aéroport Montréal-Trudeau. Tout ça pour des salaires parfois à peine au-dessus du salaire minimum. Chez Air Canada, des syndicats et des membres du personnel estiment que le transporteur n’a pas tout fait en son pouvoir pour affronter cette crise prévisible.

Après avoir atterri à Montréal, les passagers doivent régulièrement patienter dans l’avion, en attente sur le tarmac, avant que l’appareil ait accès à une porte de débarquement. « La semaine passée, j’ai stationné un avion plus de trois heures après son atterrissage », se rappelle un chef préposé d’escale d’Air Canada, qui a requis l’anonymat par crainte de représailles de son employeur.

Les préposés d’escale sont ceux qui chargent et déchargent les bagages et la marchandise sur les avions, font les opérations de dégivrage l’hiver et guident ou remorquent les appareils jusqu’aux postes de stationnement pour l’embarquement et le débarquement des voyageurs, notamment.

« On se retrouve souvent à être deux fois moins à faire la job, soit une seule équipe de trois personnes au lieu qu’on soit six. Donc, ça peut prendre 1 h 30 au lieu de 45 minutes », explique le chef préposé d’escale. À cela s’ajoute le fait qu’une grande partie du personnel, embauché récemment, n’est pas encore très efficace.

Stress, difficulté à prendre des pauses, pression pour faire des heures supplémentaires, risques accrus de se blesser dans ce métier très exigeant physiquement : « le moral est bas », constate ce chef préposé d’escale, et beaucoup de gens prennent des congés de maladie. « On n’a pas envie de se sacrifier quand ça n’a pas été bien géré par la compagnie et que les hauts dirigeants ont obtenu des millions en bonus », a-t-il dit. Il déplore qu’Air Canada ne fasse rien pour encourager et remercier les employés qui travaillent comme des fous.

De l’équipement est aussi manquant pour que les préposés d’escale d’Air Canada puissent faire efficacement leur travail, affirme Guillaume Lingat, président général au district 140 de l’Association internationale des machinistes et des travailleurs de l’aéro-spatiale, qui les représente. C’est aussi ce que constate le chef préposé d’escale. « Des tracteurs pour pousser des avions, des convoyeurs pour charger les bagages, il nous en manque. Quand tu arrives à ton quart et que tu n’en as pas, tu es obligé d’attendre », déplore-t-il.

Insultes et manque de sommeil

 

Les agents de service à la clientèle, eux, ont du mal à prendre leurs pauses, indique Benoît Lapointe, représentant du comité de négociation d’Unifor pour Air Canada. Dans ce secteur, où les employés informent, enregistrent et procèdent à l’embarquement des passagers, le manque de main-d’oeuvre est également criant. À cela s’ajoutent les récriminations, parfois violentes, de la clientèle insatisfaite.

La situation des agents de bord n’est guère plus reluisante. « On se fait insulter, frapper, cracher dessus, pousser. Il y a des agents de bord qui pleurent, certains au bord de l’épuisement professionnel », décrit l’un d’eux, qui a aussi demandé l’anonymat par crainte de représailles.

« On n’a pas envie de voir nos passagers être traités comme ils le sont, mais on n’a souvent pas les outils et l’information nécessaire pour les aider. Pourquoi l’avion est-il en retard, qu’est-ce qui arrive avec les bagages ? On ne le sait pas », se désole-t-il.

Les agents de bord doivent composer avec le manque de temps pour manger ou aller aux toilettes, une pénurie de chambres d’hôtel qui les force à dormir souvent à l’aéroport et des horaires de vols chaotiques.

Une pénurie de gestionnaires sévit également, les compagnies aériennes ayant encouragé de nombreux départs pendant la pandémie, souligne John Gradek, spécialiste en gestion de l’aviation à l’Université McGill. « Les gestionnaires n’ont pas l’expérience nécessaire pour agir en période de crise », analyse-t-il.

Des efforts de recrutement

 

Sollicitée par Le Devoir, Air Canada n’a pas souhaité accorder d’entrevue sur la situation actuelle. Par courriel, l’entreprise a toutefois rappelé que le chaos dans le transport aérien est mondial. Une partie des retards et du cafouillage est due à l’effet domino de situations qui se déroulent dans d’autres aéroports. Le transporteur, qui a annoncé l’annulation d’environ 15 % des vols en juillet et août, dit aussi avoir redoublé d’efforts en matière de recrutement et de formation pour toutes les catégories d’emploi, à l’instar des autres entreprises de ce secteur à Mont-réal. Il souligne en outre avoir pris des mesures pour augmenter la rémunération de certains corps de métier, notamment celle des agents de piste qui font le chargement et le déchargement des bagages des clients. Air Canada compte 32 000 employés, soit presque autant qu’en 2019, et affirme assurer « 80 % de [son] horaire d’été 2019 ».

Plusieurs syndicats et employés estiment toutefois qu’Air Canada a mis trop de temps à agir. « On voyait ça venir ce printemps et on se disait qu’on allait heurter un mur. Dès avril, on avait suggéré de réduire le nombre de vols pour bien fournir les vols principaux », affirme Benoît Lapointe.

À son avis, le recrutement s’est fait trop tard, beaucoup en mars et avril. « Ils ne voulaient pas de surplus d’employés, alors ils ont trop attendu. Mais ça prend jusqu’à plusieurs mois, former un agent de service à la clientèle pour qu’il soit complètement fonctionnel », estime le représentant syndical. L’obtention d’autorisations de sécurité pour certains nouveaux employés, notamment les préposés d’escale, auprès de Transports Canada peut aussi prendre des mois.

Des conditions peu attractives

 

Par ailleurs, les salaires et les conditions de travail ne sont toujours pas suffisants pour attirer et retenir les travailleurs, insistent les syndicats. Les préposés d’escale ont eu droit à une augmentation substantielle durant la dernière année, pour atteindre 21,11 $ l’heure à l’entrée. Or, ces conditions avaient stagné pendant des années. Guillaume Lingat se souvient avoir été engagé à 11,64 $ en 2000, et que le salaire d’entrée était de 13,50 $ jusqu’à l’automne 2021.

M. Lingat affirme d’ailleurs que la grande majorité des bagagistes quittent l’entreprise au bout de moins de six mois. Les conditions ne feraient toujours pas le poids face à d’autres concurrents.

Chez les agents du service à la clientèle, le salaire d’entrée n’a pas été amélioré, et se situe toujours à 16,56 $ l’heure. C’est peu cher payé pour courir partout et se faire crier dessus par des clients, croit Olivier Carrière, adjoint au directeur québécois chez Unifor. « On fait face à des entreprises qui ont toujours accordé le minimum possible, pensant avoir accès à des travailleurs bon marché, mais les gens sont maintenant conscients qu’ils peuvent gagner leur vie plus dignement », commente M. Carrière.

Le problème mettra donc du temps à se résorber, croient la plupart des observateurs. En attendant, les employés et les voyageurs vivent des heures difficiles. Le professeur John Gradek croit d’ailleurs que les gestionnaires d’Air Canada, dont le siège social est tout près de l’aéroport, devraient voler au secours des agents de service à la clientèle pour démontrer leur empathie et leur volonté d’aider les clients.

« On a besoin d’une présence plus active des dirigeants d’Air Canada pour expliquer aux Canadiens ce qu’ils préconisent comme solutions, ajoute l’expert. Mais on ne les voit pas devant les médias, et c’est bien dommage. »

À voir en vidéo