Un bilan en demi-teinte des sanctions contre la Russie

Sur les 38 pays qui imposent des sanctions contre la Russie, il manque des acteurs importants comme la Chine et l’Inde. En photo, le Centre de commerce international de Moscou.
Photo: Alexander Nemenov Agence France-Presse Sur les 38 pays qui imposent des sanctions contre la Russie, il manque des acteurs importants comme la Chine et l’Inde. En photo, le Centre de commerce international de Moscou.

Les sanctions économiques contre la Russie ne sont pas l’échec qu’elles peuvent paraître, mais ne semblent pas non plus permettre d’obtenir le résultat escompté.

Les sanctions économiques et financières imposées à la Russie après son invasion de l’Ukraine devaient « broyer son économie » et « réduire le rouble à l’état de ruine », disait le président américain, Joe Biden, au début de la crise. Or, quatre mois après le début de leur application, la valeur du rouble a plus que regagné tout le terrain perdu, les Russes semblent vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était, et leur pays continue de vendre à l’étranger pour un milliard de dollars américains de pétrole et de gaz. Et les troupes russes continuent de ravager l’Ukraine.

On sentait les pays du G7 un peu à court d’idées, la semaine dernière, lors de leur rencontre annuelle à Schloss Elmau, dans le sud de l’Allemagne. Bien obligés d’admettre non seulement que leurs sanctions économiques n’avaient pas forcé Vladimir Poutine à cesser son agression contre son voisin, mais aussi que la crise a contribué à la flambée des prix de l’énergie, gonflant les revenus d’exportation de la Russie tout en aggravant le problème d’inflation dans leurs propres pays, ils ont dit réfléchir à une nouvelle façon de réduire cette source de revenus qui compte pour près de la moitié des recettes du gouvernement russe.

Il ne s’agirait pas d’empêcher la Russie de vendre sa production à l’étranger, parce que, même si c’était possible, cela ne contribuerait qu’à réduire l’offre de pétrole et donc à augmenter les prix mondiaux. Non, on chercherait plutôt à se servir de l’écrasante domination de l’Europe et du Royaume-Uni dans l’industrie de l’assurance maritime pour n’accepter d’offrir la couverture obligatoire qu’aux navires qui transporteraient du pétrole russe vendu sous un prix plafond bien inférieur aux prix mondiaux. C’est un plan « très ambitieux », a reconnu l’hôte de la réunion, le chancelier allemand, Olaf Scholz. « Il faudra beaucoup de travail pour que les choses tombent en place. »

Se méfier des apparences

 

Toutes ces acrobaties illustrent bien comment il est difficile, dans une économie mondialisée, de frapper un pays de manière qui soit à la fois efficace et qui n’inflige pas trop de dommages collatéraux aux autres, particulièrement aux plus vulnérables, observe Nicholas Mulder, professeur d’histoire à l’Université Cornell, dans la plus récente édition de Finances et Développement. Les plus importantes depuis les années 1930, les sanctions économiques contre la Russie s’avèrent particulièrement compliquées compte tenu de sa taille, de son intégration dans l’économie mondiale et de son importance dans des secteurs névralgiques comme l’énergie et l’alimentation.

L’un des principaux défis de pareille guerre économique est de parvenir à présenter un front suffisamment uni et de le maintenir suffisamment longtemps, rappelle l’expert. Or, sur les 38 pays qui imposent des sanctions contre la Russie, il manque des acteurs importants comme la Chine et l’Inde qui, pendant que les autres déploient notamment des efforts pour se détourner du pétrole russe, en profitent pour l’acheter à leur place avec un escompte de 35 $US le baril.

De loin la plus grande économie à se dire toujours l’amie de la Russie, la Chine apparaît comme la plus importante faille dans le dispositif international déployé contre Vladimir Poutine. N’écoutez pas seulement ce que la Chine dit, regardez ce qu’elle fait, écrivait la semaine dernière Martin Chorzempa, chercheur au Peterson Institute for International Economics de Washington. Si les pays qui ont dit vouloir isoler économiquement la Russie y ont réduit leurs exportations de biens de consommation, de machineries, de technologies et de services de 60 % par rapport à la même période l’an dernier, la diminution a aussi été de 40 % pour les autres, y compris la Chine. Le manque à gagner s’élève à 90 % pour les microprocesseurs.

Cela tient, explique l’expert, au fait que personne ne veut s’exposer à d’éventuelles mesures de rétorsion des pays occidentaux, mais aussi au fait que la moitié des exportations chinoises vers la Russie viennent, en fait, de multinationales étrangères établies en Chine.

En réalité, les sanctions économiques et financières imposées à la Russie ont un « effet cumulatif » et, à mesure que s’épuisent ses stocks, « étrangleront » de plus en plus l’économie russe. De l’avis même de son ministère de l’Économie, son produit intérieur brut (PIB) devrait ainsi se contracter de 12,4 % cette année, ce qui serait pire que la terrible crise financière russe de la fin des années 1990 (-10 %). Quant à l’étonnante résilience du rouble, elle tient à des mesures monétaires et de contrôle de la circulation des capitaux qui ne sont pas soutenables à long terme, a estimé la semaine dernière le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, dans le New York Times.

La politique avant l’économie

Est-ce que cela suffira à enrayer la machine de guerre russe ou à convaincre Vladimir Poutine que le prix économique à payer est devenu trop élevé ? Apparemment pas. Le président russe et ceux qui l’entourent « ont montré depuis longtemps qu’ils ne s’intéressent pas à la croissance économique de leur pays », a déclaré dans le même article la présidente du Center for European Policy Analysis à Washington, Alina Polyakova.

L’efficacité des sanctions économiques relève surtout de facteurs politiques, expliquait récemment Gerard DiPippo, chercheur au Center for Strategic and International Studies, un autre centre de recherche basé à Washington. L’Histoire a montré que les régimes autoritaires sont peu sensibles à ce genre de pressions, particulièrement en période de guerre.

À l’inverse, les pays occidentaux qui se sont ralliés derrière la cause de l’Ukraine auront du mal à maintenir un front uni si le conflit s’éternise, craint-il. Surtout si cela les oblige à accomplir des actions qui pousseraient encore à la hausse les prix mondiaux du pétrole et des aliments et aggraveraient, chez eux, le problème de l’inflation. Leurs objectifs nationaux et internationaux entrent actuellement en collision, dit-il, et les priorités intérieures risquent de finir par l’emporter.

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