Vidéotron veut acheter Freedom pour… mieux le revendre à Rogers?

Québecor a fauché l’herbe sous le pied de Globalive, qui souhaitait acquérir Freedom, la division mobile de Shaw.
Photo: La Presse canadienne Québecor a fauché l’herbe sous le pied de Globalive, qui souhaitait acquérir Freedom, la division mobile de Shaw.

En s’entendant avec Rogers pour racheter Freedom, la division mobile de Shaw, Québecor a fauché l’herbe sous le pied de Globalive, qui avait déposé quelques jours plus tôt une offre de 900 millions de dollars supérieure à la sienne, établie à 2,85 milliards. Cette situation rend furieux le fondateur et président de Globalive, Anthony Lacavera, qui se fait prophète de malheur si l’offre est approuvée par Ottawa.

« Rogers a négocié cette entente avec ses amis milliardaires qui ne voudront pas lui faire concurrence et qui seront prêts à lui revendre Freedom à tout moment », a notamment déclaré M. Lacavera en réaction à l’annonce d’un accord entre Rogers et Québecor. Une affirmation étonnante étant donné qu’aucun autre observateur ni analyste spécialisé dans le secteur des télécommunications n’a soulevé cette possibilité.

Au contraire, des analystes interrogés par Le Devoir pensent tous que Québecor a l’intention bien nette de s’imposer comme quatrième fournisseur national de services sans fil. Freedom compte présentement 2,2 millions de clients, tous situés à l’ouest de la rivière des Outaouais. C’est lui qui est en ce moment le quatrième fournisseur sans-fil au pays. Québecor et sa filiale Vidéotron — qui exploite aussi l’enseigne Fizz — arrivent ensuite avec 1,3 million d’abonnés sans-fil situés au Québec surtout, mais aussi en Ontario, dans la région d’Ottawa.

On compte au total environ 34 millions d’utilisateurs de services sans fil au Canada. À eux trois, Bell, Rogers et Telus accaparent 89 % de ce marché.

Le président de Québecor, Pierre Karl Péladeau, a déclaré au Devoir aussi tôt qu’en septembre avoir la « ferme intention » de devenir un fournisseur pancanadien de services sans fil. Il se serait sûrement esclaffé si l’éventualité de revendre ses activités sans fil à Rogers tant redoutée par Anthony Lacavera avait été évoquée…

Du sans-fil moins cher ?

Le jumelage Vidéotron et Freedom consolidera leur influence dans le marché canadien. L’intention, si ce nouveau quatrième joueur prend forme comme prévu, est de jouer le rôle du proverbial chien dans un jeu de quilles, même si cela peut prendre un peu de temps avant de se faire sentir.

Pierre Karl Péladeau prépare le terrain depuis des mois. D’abord, il a averti que déployer un réseau national, ça va coûter cher et ça va prendre du temps. Mais quand ce sera fait, la stratégie pourrait être la même que celle adoptée au Québec à partir de 2008. Vidéotron a connu du succès avec une structure de prix légèrement inférieure à celle de ses rivaux.

Dans le sans-fil, le principal indicateur de la santé financière d’un fournisseur est le revenu mensuel moyen par abonné qu’il génère. À la fin 2021, Bell affichait un revenu mensuel moyen de 58,61 $ par utilisateur. Celui de Rogers est de 57,25 $. Chez Telus, il s’établit à 56,45 $.

Vidéotron ? 38,70 $. Celui de Freedom Mobile est encore plus bas, à 37,66 $. L’influence de Vidéotron dans le sans-fil est plus importante que celle de Freedom, car elle est concentrée dans le marché québécois, où le coût du sans-fil est moins cher qu’ailleurs au Canada. Vidéotron aura beau jeu en devenant un fournisseur national d’adopter la même stratégie bon marché pour gagner rapidement de nouveaux abonnés, ce qui ne devrait pas être difficile, estiment les spécialistes.

Dans des notes aux investisseurs, les analystes Jérôme Dubreuil, de Valeurs mobilières Desjardins, et Adam Shine, de la Financière Banque Nationale, jugent que l’impact de cette transaction sera plus positif que négatif. « Nous croyons que Freedom sera renommé Fizz », va jusqu’à prédire Adam Shine. Fizz est l’enseigne bon marché de Vidéotron.

« Ce n’est pas tout le monde qui a besoin d’une Porsche », illustre pour sa part Jérôme Dubreuil. « Les réseaux canadiens ont un niveau de qualité élevé […], mais nous croyons que le marché peut facilement accueillir un service de milieu de gamme — ce que peut offrir Québecor. » N’en déplaise à Globalive.

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