La boule de cristal embrouillée des économistes

La Banque du Canada avait prédit, au mois d’avril, une moyenne de 5,8 % pour
l’ensemble du deuxième trimestre de l’année. En avril, l’inflation s’est plutôt élevée
à 6,8 %.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La Banque du Canada avait prédit, au mois d’avril, une moyenne de 5,8 % pour
l’ensemble du deuxième trimestre de l’année. En avril, l’inflation s’est plutôt élevée
à 6,8 %.

L’envolée de l’inflation des derniers mois a servi une dure leçon d’humilité aux experts dont la spécialité est censée de prévoir ce que l’économie nous réserve dans le futur. Peut-être que de nouveaux outils les aideront à faire mieux. Mais peut-être aussi que certains événements ne peuvent pas être prédits.

Aoutche ! Dans une énième révision à la hausse de ses prévisions, la Banque du Canada — grande gardienne d’une inflation basse et stable au pays — avait prédit, au mois d’avril, que l’inflation serait encore bien au-dessus de sa cible de 2 % à cette période-ci de l’année, à raison d’une moyenne de 5,8 % pour l’ensemble du deuxième trimestre. En avril, l’inflation s’est plutôt élevée à 6,8 %. Et en mai, elle était de 7,7 %, a-t-on appris mercredi.

Il reste maintenant à voir le chiffre du mois de juin pour mesurer l’ampleur de ce qui s’avérera, inévitablement, « le plus grand échec jusqu’à présent d’une période de sous-estimation systématique de l’inflation », ont estimé dans une brève analyse les économistes Warren Lovely et Taylor Schleich de la Banque Nationale. En toute honnêteté, ont avoué leurs confrères du Mouvement Desjardins, Royce Mendes et Tiago Figueiredo, devant les données de mercredi, « nous nous attendions à des hausses de prix plus fortes que ce que les prévisions consensuelles [du secteur privé] estimaient, mais ces chiffres sont tout de même très surprenants ».

Leçon d’humilité

C’est « une leçon d’humilité », avait admis, le mois dernier, le sous-gouverneur de la Banque du Canada, Toni Gravelle, devant cette sous-estimation répétée de l’inflation par son institution. Mais si cela peut le consoler, elle n’est pas la seule, les autres grandes banques centrales et institutions économiques internationales, de même que le choeur des experts du secteur privé n’ont pas fait mieux, a constaté récemment une étude de la Banque centrale européenne.

Oui, bien sûr, certaines voix discordantes se sont fait entendre. Les plus souvent citées sont celles de l’ancien secrétaire américain au Trésor Larry Summers ou de l’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international Olivier Blanchard, qui mettaient tous deux en garde, il y a plus d’un an, contre une envolée de l’inflation. « Elle n’est finalement pas venue d’où je pensais », a toutefois bien été obligé d’admettre lui-même le célèbre économiste français le mois dernier dans le Financial Times.

Si les grands experts ne se trompent généralement pas trop dans leurs prévisions économiques en période normale, ce n’est pas la première fois qu’ils sont déjoués en période de crise. Lors de la dernière crise financière, ils avaient aussi systématiquement sous-estimé la gravité de l’effondrement financier et économique qui allait suivre le fiasco des subprimes aux États-Unis et s’étaient montrés ensuite trop optimistes quant à la vigueur de la reprise, avait-on reconnu quelques années plus tard. À l’inverse, on a grandement surestimé les dommages qu’allait infliger la pandémie de COVID-19 notamment au commerce mondial, constataient le mois dernier deux experts du FMI.

Un monde en changement

 

Pourquoi les banques centrales et les autres économistes ont-ils tant de mal aujourd’hui à prédire la trajectoire de l’inflation et à infléchir sa course ? C’est que cette crise n’est pas comme les autres, avait plaidé Toni Gravelle. Le choc infligé par l’ouverture et la fermeture des économies pour freiner la pandémie ressemblait plus à l’impact d’une immense catastrophe naturelle que d’une récession normale. Et qui aurait pu prédire l’explosion de la demande de biens et de maisons en dehors des grands centres qui allait s’en suivre ? Sans parler de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la fermeture presque complète de la Chine récemment et des épisodes de sécheresse.

Un autre problème, observait la semaine dernière le Wall Street Journal, est que les modèles des économistes ont surtout été développés pour expliquer et prédire l’évolution de la demande des consommateurs et des entreprises.

Or, l’actuelle envolée de l’inflation vient beaucoup de l’autre côté de l’équation, c’est-à-dire de la capacité à répondre à cette demande par une offre (souvent mondiale) de biens, d’aliments et d’énergie fossile suffisante.

Un peu comme avec le secteur financier avant la dernière crise, on a également présumé que la mondialisation des chaînes de valeurs allait naturellement mener à meilleure répartition du risque et à leur meilleure résilience, expliquait l’automne dernier le Prix Nobel d’économie Michael Spence dans le site Internet d’analyse Project Syndicate. En fait, décentralisé et complexe, « le système est essentiellement myope et découvre les blocages lorsqu’ils surviennent ».

Et puis, notre conception du rôle des pouvoirs publics a un train en retard, notait en avril The Economist. La leçon qu’on avait tirée de la dernière crise était que les gouvernements et les banques centrales avaient mis un terme à leurs mesures de stimulation économique trop vite par peur des déficits et de l’inflation. Si l’on avait su mieux tirer profit de la faiblesse des taux d’intérêt et de la confiance de la population dans la capacité des banques centrales à ramener l’inflation à leurs cibles, la reprise aurait été moins lente et pénible.

Cette fois, de plus en plus de voix s’élèvent pour accuser les gouvernements d’en avoir trop fait et les banques centrales d’avoir trop attendu. De toute évidence en rattrapage, ces dernières relèvent aujourd’hui de façon accélérée leurs taux d’intérêt pour freiner la demande des ménages et des entreprises, tout en répétant que l’essentiel de l’inflation est en dehors de leur zone d’influence parce qu’elle est le résultat des phénomènes mondiaux comme les prix du pétrole et des aliments, les perturbations des chaînes de valeur et la guerre en Ukraine.

Les experts et nous

 

Les prévisions des experts et le comportement des marchés financiers montrent qu’ils partagent généralement l’analyse de la situation des banques centrales et ont toujours confiance dans leur efficacité d’action, constatait The Economist dans un autre article la semaine dernière.

Ne reste plus qu’à voir si les consommateurs et les entreprises ont le même point de vue. Jusque-là généralement bien ancrées autour de la cible des banques centrales, leurs attentes en matière d’inflation à moyen et long terme sont particulièrement importantes.

Parce qu’au-delà du bien-fondé des modèles économiques des uns et des autres, si l’on en vient à anticiper une augmentation des prix et des salaires qui resterait supérieure à ce que l’on a connu depuis plus de 20 ans, cela ne manquera pas de venir changer la réalité qu’on cherche à comprendre et à influencer. Prochain portrait de la situation en la matière au Canada, le 4 juillet.

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