Classe moyenne, budget serré

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir N’ayant pas trouvé de place en CPE, Delphine Monsallier s’est résignée à faire garder son fils à coût élevé dans une garderie non subventionnée, ne pouvant pas arrêter de travailler.

L’inflation a atteint un niveau record au Canada, soit 7,7 % en mai. Derrière les chiffres, il y a des humains qui en subissent les conséquences. Mais tout le monde n’est pas égal devant la hausse du coût de la vie. Sixième portrait d’une série sur les visages de l’inflation.

Dans le salon de Marie-Pierre Courcy, dans le quartier Villeray, Ludovic, 17 ans, joue à des jeux vidéo. La pièce est séparée de la chambre de sa mère par un amas de meubles et de tissus qui font office de mur de fortune.

Si la mère de famille monoparentale de deux adolescents a ainsi converti une partie de son salon double, c’est parce qu’elle n’a pas les moyens de s’offrir un logement de trois chambres à coucher fermées. L’appartement est aussi en mauvais état et les frais d’électricité sont très élevés, car il est mal isolé.

« Le plancher décolle. Quand je passe l’aspirateur, il reste collé sur mon appareil », dit la femme dans la quarantaine. Elle souhaitait trouver mieux dans son quartier, mais n’a rien trouvé de satisfaisant sous les 1450 $, alors que son loyer est présentement de 910 $.

Adjointe administrative dans le réseau de la santé depuis 15 ans, avec un revenu familial annuel d’environ 39 000 $, Mme Courcy est considérée comme faisant partie de la classe moyenne. Mais elle est de plus en plus angoissée lorsqu’elle pense à son budget.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Pierre Courcy vit avec ses deux garçons dans un appartement en mauvais état du quartier Villeray.

« On a eu une bouffée d’air frais avec la prime COVID [accordée par son employeur]. Ça m’a permis de prendre un REER. Mais elle vient tout juste de tomber », explique-t-elle. Comme elle est en arrêt de travail en raison d’une hernie discale, son salaire a temporairement chuté de 20 %, ce qui n’a rien pour la rassurer.

La première source de stress, c’est le panier d’épicerie. « Ça mange, ces petites bêtes-là », souligne-t-elle en désignant ses deux fils.

La Montréalaise magasine à plusieurs endroits, là où se trouvent les spéciaux. « C’est une charge mentale de plus. Quand il faut faire des détours pour aller chercher du fromage, c’est de la gymnastique », dit-elle.

La famille mange souvent des repas végétariens, par conviction. « Ça tombe bien, étant donné le prix de la viande. Mais les noix sont chères. Même le tofu a augmenté », remarque-t-elle. En effet, le prix des noix a subi une hausse de 4,3 % en un an, selon Statistique Canada.

À cause de son problème de dos, Marie-Pierre Courcy ne peut plus fréquenter le jardin communautaire pour avoir des fruits et légumes à bas prix. Elle jongle avec l’idée de faire appel à l’épicerie solidaire de sa Maison de quartier. « J’hésite, car il y a sûrement des gens qui en ont besoin plus que moi », dit-elle.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans la famille de Marie-Pierre Courcy, le panier d’épicerie est une source de stress.

D’autres dépenses familiales peuvent rapidement faire grimper la facture annuelle, comme un ordinateur pour son fils qui commence le cégep, l’abonnement à Communauto, le nouveau réfrigérateur à près de 2000 $ pour remplacer son vieil appareil défectueux, qui congèle la nourriture.

Comme Ludovic aura 18 ans cet automne, Mme Courcy perdra une substantielle allocation provenant de l’État. Le jeune homme devra alors payer ses dépenses personnelles, comme son cellulaire, ses vêtements, sa carte d’autobus. « J’aurais préféré continuer de tout lui payer, mais je ne le pourrai pas. Je vais continuer de payer gîte et couverts, de même que ses études, le plus possible. Mais l’inflation restreint de plus en plus ce que je vais pouvoir lui offrir », dit celle qui souhaiterait que le gouvernement continue de donner une allocation tant que les jeunes sont aux études.

Ludovic et Maël savent très bien que le budget familial est limité. « Il y a des choses que je ne demande pas, car je sais que ce serait trop cher. Mais je n’ai pas besoin de beaucoup de choses », assure Ludovic en buvant de la limonade dans la cuisine familiale.

Ce qui attriste aussi Mme Courcy, c’est de priver ses enfants de certains loisirs, comme le ski alpin ou un voyage dans le Sud.

Entre garderie et épicerie

 

Dans un secteur industriel de Rosemont, le petit Maurice, 11 mois, cogne des clous, blotti contre le dos de sa mère. Delphine Monsallier vient d’aller le chercher après sa journée d’intégration à la garderie.

N’ayant pas trouvé de centre de la petite enfance (CPE) pouvant accueillir son fils, cette maman célibataire de 31 ans, qui commence tout juste un nouveau travail dans la fonction publique fédérale, devra payer environ 1000 $ par mois pour une garderie non subventionnée.

« Je n’ai pas le choix de retourner travailler, parce que sinon, je n’ai pas de salaire. Oui, il y a des crédits d’impôt pour frais de garde qui font que ça baisse le coût, mais il faut d’abord payer les frais quand même », souligne Mme Monsallier. Elle croit qu’une priorité devrait être accordée, pour les places en CPE, aux familles défavorisées ou monoparentales.

Peu de luxe

 

Delphine ne possède pas de voiture. Elle n’achète pratiquement pas de vêtements ou de jouets neufs, parcourant les friperies et pratiquant le troc. Elle n’a aucun loisir coûteux et va rarement au restaurant. Elle vient de trouver un logement dont le loyer est considéré comme étant raisonnable à Montréal, soit environ 1000 $. Elle gagne un salaire près de la moyenne, soit un peu plus de 50 000 $.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Delphine Monsaillier et son petit Maurice, 11 mois

Là où la jeune mère se permet encore un peu de luxe, c’est du côté de la nourriture. Elle valorise beaucoup les produits locaux et biologiques. « Mais c’est sûr que j’en achète moins souvent », admet celle qui rêve d’un deuxième enfant.

Étant préoccupée par son budget, elle imagine bien à quel point celui des mamans seules avec un salaire plus bas doit être serré. Elle croit même que certaines femmes célibataires mettent leurs rêves de côté. Car les démarches d’insémination peuvent aussi coûter des milliers de dollars. Si l’allaitement ne fonctionne pas — et c’est ce qui lui est arrivé —, les dépenses en lait maternisé peuvent également grimper rapidement.

Devant la hausse du coût de la vie, Mme Monsallier se demande si la définition des classes sociales ne devrait pas être révisée.

Même si elle fait partie de la classe moyenne, pourra-t-elle payer des activités sportives et des camps de jour à ses enfants ? Elle ne le sait pas.



À voir en vidéo