Quand on doit couper dans la chair

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Malgré son loyer abordable, Pierre Lauzon a un budget serré, très serré. Le Montréalais évalue l’ensemble de ses dépenses mensuelles à 1696$, alors qu’il a des revenus d’environ 1700$.

L’inflation a atteint un niveau record au Canada, soit 6,8% en avril. Derrière les chiffres, ce sont des humains qui en subissent les conséquences. Mais tout le monde n’est pas égal devant la hausse du coût de la vie. Premier d’une série de portraits des visages de l’inflation.

Pierre Lauzon se contente de peu. L’homme de 68 ans, vêtu d’un t-shirt Harley-Davidson, vante les mérites de son petit studio montréalais sans balcon, dans lequel trône son quadriporteur rouge. Des photos de ses petits-enfants sont collées sur le mur.

« La salle de bain est grande. Pour faire à manger, la cuisine de même, c’est parfait. Il y a une grande place à l’entrée pour serrer toutes mes affaires, j’ai des armoires en masse. Je suis correct ici. »

Cet ancien conducteur de camion, cuisinier et gardien de pénitencier se considère chanceux d’avoir trouvé ce logement à moins de 500 $, dans un immeuble du quartier Ville-Émard géré par l’organisme Alternatives communautaires d’habitation et d’intervention de milieu (ACHIM).

Il se promenait sur son modeste véhicule lorsqu’il a découvert son havre de paix, après six mois de recherches entre Montréal et Saint-Jérôme, où vit son fils. « J’ai sauté là-dessus, parce que je n’avais plus de place où aller », raconte celui qui logeait chez sa fille depuis six mois, après avoir aussi habité environ un an chez son fils. Il avait pratiquement tout perdu après une séparation puis de graves problèmes de santé, qui ont forcé son hospitalisation et son arrêt de travail.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir M. Lauzon étendu dans son lit

« Quelqu’un qui n’a pas trouvé un logement à un bon prix comme le mien, avec les augmentations de loyer qu’on voit aujourd’hui, je ne sais pas comment il fait. Il y a une gang de petits vieux qui doivent être déprimés », lance cet ancien résident d’Amos, en Abitibi-Témiscamingue. L’ACHIM confirme par ailleurs que près d’une quarantaine de personnes aînées sont inscrites sur sa liste d’attente dans l’espoir qu’un logement se libérera prochainement.

Malgré son loyer abordable, le budget de M. Lauzon est serré, très serré. Il évalue l’ensemble de ses dépenses mensuelles à 1696 $, alors qu’il a des revenus d’environ 1700 $, constitués essentiellement de pensions gouvernementales de vieillesse et de retraite. On ne peut toutefois pas dire qu’il est particulièrement dépensier : loyer, nourriture, électricité, télévision, téléphone fixe, produits d’hygiène et de nettoyage et médicaments forment l’essentiel de ses dépenses.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le pilulier et les billets de loterie de M. Lauzon

« J’ai des problèmes de cœur, de rein, de diabète. Je prends une vingtaine de pilules par jour », dit l’homme à la voix rauque et moqueuse. D’ailleurs, lors de l’entrevue avec Le Devoir, M. Lauzon a reçu la visite de deux infirmières, qui ont nettoyé ses plaies et changé des pansements sur ses jambes enflées.

Comme il n’a pas de véhicule, il ne subit pas la hausse du coût de l’essence, contrairement à sa voisine Denise Gagné, qui songe à se débarrasser de sa voiture. La directrice générale de l’ACHIM, Pamela David, constate d’ailleurs que plusieurs résidents ont dû se départir de la leur pour des raisons financières.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le retraité avec son quadriporteur électrique 

M. Lauzon se permet par contre ses cigarettes et des billets de loterie, qui font office de divertissement. « Quand je travaillais, j’aimais aller voir des spectacles, du théâtre, des musiciens. Toutes les semaines, j’allais au cinéma. Je n’y vais plus. C’est là que c’est le plus facile de couper », indique-t-il.

Douloureux panier d’épicerie

Mais c’est surtout l’augmentation du prix de la nourriture qui fait mal. M. Lauzon brandit un poulet sorti de son congélateur. « J’ai pris ça à 10 $ au Super C. C’est cher pour un petit poulet », juge-t-il en esquissant une moue.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le cahier où il note tous les détails de son diabète au jour le jour 

Pour économiser, le grand-père a réduit sa consommation de viande et de poisson. Il s’est notamment converti au tofu, sur les conseils de sa fille. Le prix du forfait de cinq repas par semaine servis à sa résidence va aussi augmenter de 16 % dès le 1er juillet, passant de 172 $ à 199 $. L’organisme explique que l’inflation et le départ d’un autre groupe qui profitait du service alimentaire l’obligent à augmenter ses tarifs, une situation dure à avaler pour certains résidents.

Selon le Calculateur de taux d’inflation personnel de Statistique Canada, le coût de la vie a augmenté de 5 % pour M. Lauzon entre avril 2021 et avril 2022 et d’environ 1,8 % en trois mois. Or, bien qu’étant indexées, plusieurs prestations destinées aux aînés ne suivent pas exactement le coût de la vie. Par exemple, les prestations de la Sécurité de la vieillesse, dont bénéficie M. Lauzon et qui sont révisées quatre fois par année, ont augmenté de 1 % en avril, alors que l’indice des prix à la consommation a augmenté de 3,3 % dans les trois mois précédents au Canada. Mme David, de même que le Réseau FADOQ, qui défend les droits des retraités, estiment que cette pension devrait être bonifiée pour permettre à plusieurs aînés de vivre décemment.

Rêves d’Internet et de voyages

S’il refuse de s’apitoyer sur son sort, M. Lauzon rêve tout de même d’un appartement plus grand, comme ceux qui se trouvent dans l’immeuble voisin. Il pourrait se le permettre s’il obtient le supplément au loyer, qui ferait en sorte qu’il paierait un loyer correspondant à 25 % de ses revenus. Il y est admissible, mais il doit faire preuve de patience, car l’ACHIM ne peut offrir de logements subventionnés qu’à 50 % de ses locataires. L’organisme réclame d’ailleurs au gouvernement du Québec de pouvoir y consacrer une plus grande proportion.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au IGA de son quartier pour faire son épicerie

M. Lauzon aimerait aussi de l’aide pour l’entretien ménager. « Je ne suis pas toujours capable de laver le bain et le tour du bol de toilette, c’est difficile. Le plancher, ça va bien, car je peux m’accoter sur la “moppe”. La vaisselle, je la fais petit bout par petit bout, parce que ça me fait mal de rester longtemps debout. »

S’il en avait les moyens, il installerait Internet dans son appartement. Ayant pris des cours de base en informatique, il pourrait faire ses emplettes en ligne, effectuer ses transactions bancaires et regarder les horaires d’autobus, ce qui lui éviterait des déplacements laborieux. « J’hésite, parce que c’est un paiement tous les mois et c’est cher », déplore-t-il.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir M. Lauzon avec son quadriporteur électrique

En ce moment, il accumule son argent pour acheter une nouvelle batterie de cuisine, la sienne étant en fin de vie utile. Pas de chance, cette catégorie de produits a subi une hausse de prix de 16,2% au Québec depuis un an.

 

Il y a aussi les voyages. Voguer en croisière sur le Saint-Laurent, prendre un avion pour Vancouver, regarder les glaciers flotter à Terre-Neuve… Il pense à ces projets en souriant, sans avoir perdu espoir de pouvoir les réaliser. En attendant, il prend plaisir à gratter ses billets de loterie et à regarder des émissions de télévision.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans sa résidence pour personnes âgées



À voir en vidéo