Quand les militants infiltrent les entreprises

L’Australie détient la palme du pays produisant le plus d’émissions de gaz à effet de serre par habitant issues du charbon, selon un rapport du groupe de réflexion britannique Ember.
Photo: Saeed Khan AFP L’Australie détient la palme du pays produisant le plus d’émissions de gaz à effet de serre par habitant issues du charbon, selon un rapport du groupe de réflexion britannique Ember.

Mike Cannon-Brookes est un jeune milliardaire australien. À la fin du mois de mai, il est parvenu à faire plier l’entreprise la plus polluante de son pays — AGL Energy, chef de file de la production d’électricité en Australie — en faisant échouer son plan de scission. L’entreprise est censée maintenir ses centrales au charbon en activité jusqu’en 2045, mais M. Cannon-Brookes compte bien devancer leur fermeture. Incursion dans cette forme de militantisme actionnarial.

L’Australie, où le soleil brille en abondance, abrite un terreau fertile pour l’énergie solaire. Mais ce pays insulaire de l’Océanie est surtout le royaume d’une énergie moins reluisante, le charbon. L’Australie détient même la palme du pays produisant le plus d’émissions de gaz à effet de serre par habitant issues du charbon, selon un rapport du groupe de réflexion britannique Ember.

Pour Mike Cannon-Brookes, quatrième fortune de l’Australie (10,6 milliards $US), mais aussi magnat de la techno reconverti en militant climatique, le pays doit sortir de cette dépendance et se tourner vers les énergies renouvelables. Il est ce qu’on appelle un « actionnaire militant » — une catégorie de militants qui utilisent leur participation au capital d’une entreprise pour influencer ses activités.

Photo: Cebit Australia Creative Commons Mike Cannon-Brookes est la quatrième fortune de l’Australie.

En février, le milliardaire a tenté d’acheter AGL avec la société canadienne de gestion d’actifs Brookfield Asset Management pour forcer l’entreprise à aligner ses activités sur les objectifs de l’Accord de Paris. Mais la tentative de prise de contrôle a échoué.

M. Cannon-Brookes a alors acheté plus de 11 % des actions d’AGL, devenant le plus important actionnaire de la société. Et après une campagne menée auprès des autres actionnaires pour s'opposer au plan de la compagnie de séparer ses activités de vente au détail d’électricité de celles de ses unités de production, M. Cannon-Brookes est finalement parvenu à ses fins.

529
C’est le nombre de résolutions liées aux critères ESG qui ont étédéposé par les actionnaires des compagnies publiques américaines depuis le début de l’année.

Le lundi 30 mai, AGL a déclaré qu’elle n’irait pas de l’avant avec son plan de scission, admettant qu’elle n’obtiendrait probablement pas suffisamment de votes des actionnaires pour faire approuver l’accord. Le p.-d.g.de la société, lui, a remis sa démission.

Par communiqué, AGL a ensuite déclaré qu’elle entreprendrait un examen de son orientation stratégique en mettant l’accent sur les initiatives potentielles de décarbonation et qu’elle discuterait davantage avec Grok Ventures, la firme d’investissement de M. Cannon-Brookes, pour trouver une voie à suivre. « Une grande victoire pour les militants écologistes », selon le Wall Street Journal.

Le climat au chapitre des revendications d’actionnaires

Le cas d’AGL est loin d’être isolé. Et le militantisme actionnarial « n’est pas un phénomène nouveau », rappelle Ivan Tchotourian, professeur de l’Université Laval spécialisé dans la gouvernance et la responsabilité sociale des entreprises.

« Les moyens d’action sont variés. Cela commence souvent par le dialogue. Si ça ne fonctionne pas, les militants peuvent rendre leurs revendications publiques en passant par la presse. Ils peuvent soumettre des résolutions en assemblée. Mais ils peuvent aussi faire pression en désinvestissant, c’est par exemple ce que fait la Caisse lorsqu’elle dit qu’elle tourne le dos au pétrole », explique M. Tchotourian.

Les militants ne poursuivent pas non plus tous les mêmes objectifs, précise-t-il. Certains sont motivés par des objectifs environnementaux et sociaux, mais d’autres — on peut penser aux fonds spéculatifs (hedge funds) — ont des objectifs purement pécuniaires.

N’empêche que le militantisme en lien avec les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) a la cote, comme en témoigne la saison des assemblées annuelles qui tire à sa fin. Cette période, qui s’étend d’avril à la mi-juin, en est une importante pour les entreprises et leurs actionnaires, qui y trouvent l’occasion de faire entendre leur voix.

  

Cette année, les actionnaires des compagnies publiques américaines ont déposé un record de 529 résolutions liées aux critères ESG, selon les données de février contenues dans le rapport publié par As You Sow et Sustainable Investments Institute. Ce nombre représente une augmentation d’environ 20 % par rapport à l’année dernière. Parmi ces propositions de résolution, 145 étaient directement reliées aux questions de l’environnement et des changements climatiques, une hausse de près de 60 % par rapport à l’année précédente.

Les démarches des militants ne fonctionnent pas toujours. Il suffit de penser au cas récent de Carl Icahn, connu pour avoir inspiré Gordon Gecko dans le film Wall Street, qui vient d’essuyer un échec contre McDonald’s. Le multimilliardaire américain reprochait à la compagnie de ne pas avoir tenu sa promesse, faite en 2012, d’exiger de ses fournisseurs qu’ils cessent progressivement d’utiliser des cages de gestation trop petites pour les truies. Mais les actionnaires n’ont pas donné suite aux préoccupations de bien-être animal soulevées par l’homme d’affaires.

Il arrive toutefois que ce genre de campagnes fonctionnent. Par exemple, à la mi-mai, les actionnaires de Home Depot ont approuvé par vote des propositions demandant un rapport d’audit indépendant sur les possibles discriminations raciales au sein de l’entreprise ainsi qu’un rapport sur ses liens avec la déforestation dus à son approvisionnement en bois. Parfois, ces campagnes provoquent même un coup d’éclat.

Comme en juin 2021, lorsque la société militante Engine No. 1 s’est attaquée à Exxon et a obtenu du géant pétrolier l’élection de trois nouveaux membres au conseil d’administration.

Pas au goût de tous

 

Bien entendu, ce type d’action a aussi son lot de détracteurs.

Notamment du côté des conservateurs, qui y voient une entrave à la performance des entreprises. L’ancien vice-président américain Mike Pence a d’ailleurs récemment critiqué les campagnes des investisseurs-militants qui visent à forcer des entreprises telles qu’Exxon Mobil Corp. à suivre des principes d’investissement socialement responsable, affirmant qu’elles élèvent les objectifs de la gauche au-dessus des intérêts des entreprises et de leurs employés.

Mais il y a aussi les « désillusionnés », ceux qui ne croient pas que le changement puisse s’opérer de l’intérieur des entreprises, soulève Ivan Tchotourian. « Il y a des gens évidemment fatalistes, qui n’y croient plus, à cause de l’écoblanchiment exercé par de nombreuses entreprises. Mais je crois que ça ne met pas fin au mouvement, parce qu’il y a des gens qui continuent d’y croire », estime-t-il.

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