Perspectives: Les années Chine

2004 aura été l'année de la Chine. Pour la place qu'elle a objectivement prise dans l'économie, mais aussi pour celle qu'elle prend un peu plus chaque jour dans les discours et les esprits. La même chose aurait pu être dite de 2003, ou de l'année précédente, ou de l'autre encore. Tout indique d'ailleurs que ce sera encore vrai en 2005, et l'année suivante, et l'année d'après.Un pays de 1,3 milliard d'habitants dont l'économie croît à un rythme moyen de 8 à 10 % par année depuis 25 ans finit fatalement par se faire remarquer.

On a rapidement cessé, cette année, de compter les grands reportages, les dossiers de fond, les savantes analyses ou les simples discussions de café portant sur la fulgurante croissance économique de la Chine.

Longtemps un sujet de curiosité, le réveil chinois était devenu, ces dernières années, un objet de fascination pour un nombre grandissant d'Occidentaux. On s'émerveillait de la vitesse et du succès avec lesquels cette société agraire, plusieurs fois millénaire, arrivait à jeter par-dessus bord 30 ans de communisme pour embrasser les principes capitalistes. On aimait se donner le vertige en constatant l'ampleur du phénomène et les nombres en cause. On avait depuis longtemps oublié le dégoût qu'on avait ressenti, il y a eu 15 ans de cela cette année, lors du massacre de la place Tiananmen, à l'endroit d'un régime politique qui, pourtant, n'a pas changé depuis.

Puis, l'enchantement a tourné à la peur. On s'est mis à s'intéresser un peu moins à ce qui se passait dans la lointaine Chine pour remarquer la quantité hallucinante de nos biens frappés du sceau made in China. De plus en plus de difficultés dont souffrent nos entreprises ont commencé à être attribuées à la concurrence chinoise. On a découvert que les cols blancs n'étaient pas plus à l'abri que les autres et que des centaines de milliers d'ingénieurs, d'informaticiens et de comptables avaient entrepris de les remplacer en Inde et en Chine.

Le ton de nos pays s'est durci. Cette année, on a réitéré l'ordre à la Chine de réévaluer sa devise, le yuan. Les États-Unis et l'Union européenne ont menacé de recourir à une disposition spéciale de l'Organisation mondiale du commerce pour maintenir des quotas à l'importation de vêtements et de textile provenant de la Chine en dépit de l'engagement de les avoir tous abolis au plus tard le 1er janvier 2005. Paradoxalement, ce mouvement d'humeur n'a pas empêché ces mêmes pays occidentaux d'exprimer également leurs craintes devant l'impact éventuel des efforts entrepris cette année par le gouvernement chinois pour éviter la surchauffe de l'un des deux seuls moteurs de l'économie mondiale avec les États-Unis.

Mais il n'y a pas eu que la Chine, en 2004. Il y a aussi eu les prix du pétrole, qui ont atteint des sommets historiques, gonflés par les incertitudes géopolitiques et la demande croissante des économies émergentes comme la Chine. Il y a aussi eu la dégringolade spectaculaire du dollar américain, victime des déficits jumeaux de la balance commerciale et des finances publiques aux États-Unis, en dépit d'un appui indéfectible de l'épargne japonaise et chinoise, détentrices d'un total respectif de 444 milliards et de 126 milliards en bonds du Trésor américain. Et à propos du Japon, ce pays a semblé enfin en mesure de relever la tête après plus de dix ans de stagnation économique, voire de déflation, grâce à l'assainissement de son secteur bancaire et à une intégration accélérée à l'économie chinoise.

Au Canada, l'attention a été en grande partie accaparée, en 2004, par les difficultés du secteur aéronautique — avec la sortie d'Air Canada de la protection de la loi sur la faillite et l'épuisement du carnet de commandes de Bombardier —, un secteur qui traverse des heures difficiles partout dans le monde et dont le principal, sinon le seul marché en expansion semble devoir être l'Asie. Par ailleurs, on s'est peu enorgueilli des acquisitions canadiennes à l'étranger, comme celle de l'assureur américain John Hancock par la Financière Manuvie pour 15 milliards, celle de la française Péchiney par Alcan pour six milliards ou encore celle de la chaîne américaine Eckerd par le Groupe Jean Coutu pour 2,5 milliards. On a semblé s'en faire beaucoup plus avec la vente possible de l'aciérie ontarienne Stelco à des intérêts russes et de la compagnie minière Noranda à une société d'État... chinoise.

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Pendant ce temps-là, un autre événement historique a continué de se dérouler à des milliers de kilomètres de Pékin alors que dix pays, principalement d'Europe de l'Est, ont intégré l'Union européenne au printemps. Né de la volonté d'empêcher une répétition des deux guerres mondiales, le rêve européen a ainsi pris un nouveau sens avec le mariage de ces anciens ennemis de la guerre froide. L'accession, ce mois-ci, de la Turquie au statut de pays candidat a une fois de plus élargi la portée de ce rêve en cette ère de «choc des civilisations». Reste à voir, maintenant, quelle réponse donneront les différents peuples de l'Union à la nouvelle Constitution qui leur sera soumise par référendums en 2005.

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Plus près de nous, une autre page d'histoire a aussi été tournée par le gouvernement Charest il y a deux semaines avec l'adoption, sous le bâillon, d'une loi rétrécissant le mandat de la Caisse de dépôt et placement du Québec à la seule poursuite d'un rendement optimal. Jusque-là, l'institution créée par Jean Lesage en 1965 avait cherché à être plus qu'un gros fonds de placement en ayant aussi, sur un pied d'égalité, pour mission le développement économique du Québec. L'éclatement de la bulle technologique sur les marchés mondiaux, le passage à vide de Vidéotron et la déconfiture du projet Magnola auront finalement convaincu le gouvernement libéral que le Québec n'avait plus besoin de ce levier économique, même en cette ère de mondialisation rapide de l'économie et de multiplication des concurrents de taille, chinois ou autre.