Portrait - L'année de Denise Robert

Être choisi personnalité de l'année dans le monde des affaires au Québec constitue une marque de reconnaissance recherchée par de nombreux entrepreneurs. Quand cet honneur échoit à une femme, on s'en étonne encore, mais quand cette femme oeuvre dans l'industrie du cinéma, on a forcément le sentiment qu'il s'agit un exploit.

Denise Robert, productrice et actionnaire majoritaire avec Daniel Louis de Cinémaginaire, une toute petite entreprise qui n'a que six employés permanents, a non seulement été déclarée personnalité de l'année par le journal Les Affaires, elle a aussi été mentionnée dans la liste des femmes ayant une carrière remarquable par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Elle a reçu en outre, en compagnie de son partenaire Daniel Louis, le Grand Prix de l'entrepreneur d'Ernst & Young. Et tout cela vient s'ajouter à d'autres reconnaissances encore plus prestigieuses dans le monde du cinéma, dont un Oscar à Hollywood, un César à Paris et une foule d'autres récompenses au Canada comme ailleurs dans le monde.

«Cela me touche beaucoup», dit Denise Robert à propos de cette reconnaissance dans le monde des affaires, un univers où pourtant elle est venue un peu à l'encontre de son rêve de jeune fille qui étudia le piano et l'art dramatique. Elle voulait être artiste, d'abord comédienne, mais il lui a suffi d'un petit rôle que Jean Gascon, son «père spirituel», lui avait confié au Centre national des arts à Ottawa et d'avoir comme partenaire Yves Jacques pour comprendre qu'elle n'avait pas le talent pour faire carrière. Elle avait 18 ans. Des cours en sculpture à Paris ne furent pas davantage prometteurs.

Elle s'est finalement retrouvée au ministère des Communications à Ottawa, jusqu'au jour où Clément Richard, alors ministre de la Culture à Québec, l'a convaincue de déménager au Québec. Elle fut embauchée comme directrice générale adjointe de la Société générale du cinéma (SGC), une institution qui investissait dans le cinéma. Elle a pu voir d'un peu plus près comment on fonctionne dans cette industrie, aussi bien en production qu'en distribution. Elle y a surtout trouvé une passion.

Cette expérience lui a permis d'établir pour la première fois un lien entre deux caractéristiques majeures de sa personnalité, à savoir la créativité et son talent naturel pour les affaires, un atout qu'elle avait refoulé depuis l'adolescence parce que, dans son esprit, il y avait incompatibilité entre la création et les affaires. «Quand on est artiste, on ne compte pas les chiffres.» Son père était médecin, mais sa famille avait fait sa marque dans le monde des affaires.

Un défi

Elle est demeurée trois ans à la SGC, jusqu'en 1987, alors que Léa Pool l'a approchée pour produire son film À corps perdu. Sans aucune compagnie ni locaux, elle s'est attaquée seule à ce défi dans un bureau de Téléscène où Daniel Louis était directeur de production. Elle lui a proposé de former avec elle une boîte de production. Cette association, qui dure depuis 17 ans, a donné Cinémaginaire.

Pour trouver les 4,6 millions requis pour produire À corps perdu, elle a réussi à obtenir une entente-cadre Canada-Suisse, ce qui lui a ensuite permis de faire une coproduction avec la Suisse. Le film a bien marché et il a même été en compétition officielle au Festival de Venise en 1988. «J'ai trouvé que c'était facile de faire de la production», se souvient-elle.

Puis, il y a eu l'aventure dans Les Amants du Pont-Neuf, une production de six millions dans laquelle Cinémaginaire avait une participation de 20 %, sans aucun contrôle sur la suite des choses. Il y a eu en cours de tournage des modifications importantes au projet qui ont fait augmenter considérablement les coûts. Mme Robert a dû se bagarrer pendant trois ans avec des avocats pour se sortir d'un cauchemar financier. «Ce fut mon école de cinéma», se dit-elle encore maintenant chaque fois qu'elle se lance dans un projet nouveau.

En quoi consiste le métier de productrice? Il faut d'abord identifier un projet à partir d'une idée ou d'un roman. Ensuite, il faut faire écrire un scénario et trouver la bonne personne pour faire la recherche et l'écriture, ce qui peut coûter de 50 000 à 400 000 $. Une fois le scénario arrêté, il faut évaluer le coût de production du film en calculant tout — le nombre d'acteurs et de figurants, les lieux de tournage, les équipes de techniciens — en respectant toutes les normes syndicales de l'industrie. Cette étape est la responsabilité de Daniel Louis.

Une fois le coût de production connu, Denise Robert se met à la recherche de l'argent et d'un réalisateur. Par exemple, pour Aurore, dont le tournage venait de prendre fin au moment de l'entrevue, Mme Robert a choisi Luc Dionne, à cause de sa sensibilité, de son souci de la vérité et de sa capacité à sortir des clichés. Avec le réalisateur, elle participe au choix des acteurs et, dans le cas d'Aurore, il y a eu cette incroyable tournée pour faire passer des auditions dans tout le Québec afin de trouver la perle rare qui pourrait jouer le rôle de la fillette.

En ce qui concerne le financement, les films québécois ont comme principaux investisseurs les institutions gouvernementales d'Ottawa et de Québec, qui mettent de 50 à 60 % des sommes nécessaires à une production. Il y a ensuite les distributeurs et les diffuseurs. Le montage financier comprend aussi les crédits d'impôt, un travail complexe confié à Martin Desroches, qui exerce une fonction administrative dans Cinémaginaire, en plus d'être un actionnaire minoritaire.

En somme, la maison de production investit elle-même le montant qui manque pour atteindre le budget prévu. Dans le cas des Invasions barbares, dont le coût de production fut de 6,6 millions, Cinémaginaire a investi une somme se situant entre 100 000 et 150 000 $, ce qui semble peu mais qui est tout de même considérable pour nous, rétorque vivement Mme Robert. Au Québec, ce sont donc les producteurs qui investissent le moins d'argent dans un film, leur contribution portant plutôt sur la créativité et le savoir-faire. Ce sont par ailleurs les gros investisseurs qui sont les premiers à se servir quand le film commence à générer des revenus.

«J'ai la responsabilité de livrer aux investisseurs le film que je leur ai décrit», affirme la productrice, qui veille au grain à toutes les étapes de la production. Daniel Louis gère le tournage quotidien tandis que Mme Robert gère «le quotidien créatif», ce qui signifie que le lendemain d'une journée de tournage, elle visionne les images et en discute avec le réalisateur. Cela ne crée pas de tensions entre vous? «Au départ, je m'entends avec le réalisateur. Quand je visionne, je lui donne un son de cloche immédiat et, comme j'ai un peu de recul, je peux voir comment les scènes tournées la veille s'insèrent dans l'ensemble du film. Je suis son premier public et je réagis comme tel», explique-t-elle.

Une vie de sept ans

Sur le plan des affaires, la durée de vie d'un film est grosso modo de sept ans. C'est au cours de cette période qu'il génère la plus grande partie de ses revenus. Au départ, ce sont les propriétaires de salles de cinéma qui récupèrent leur mise en prenant 50 % des profits, puis les distributeurs suivent avec au moins 35 %. Une fois, la grosse période en salle terminée, on lance les DVD, puis il y a la télé payante, la télévision conventionnelle, les ciné-clubs.

À ce jour, Les Invasions barbares a généré des revenus d'au moins 47 millions aux guichets dans le monde; les DVD ont été lancés et ont déjà généré deux millions. C'est un succès commercial exceptionnel pour un film québécois, qui permet déjà des remboursements aux investisseurs. La même chose s'applique à l'autre film de Cinémaginaire qui connaît un succès de salle retentissant, Mambo Italiano, qui est vendeur numéro un sur le marché canadien alors que Les Invasions barbares constitue un succès mondial.

Quel est le chiffre d'affaires de Cinémaginaire? Mme Robert n'en dit rien et préfère rappeler qu'en 2004, sa boîte a fait de la production pour près de 20 millions de dollars dans trois films: Aurore (6,6 millions), Idole instantanée (6,5 millions) et Ma vie en cinémascope (6,6 millions). En 2004, cette PME aura quand même fait travailler 2000 personnes à un moment ou à un autre. Depuis sa formation, en 1987, Cinémaginaire a produit 22 films. Le nombre de productions par année est en augmentation, mais il ne faut pas s'attendre à une croissance exponentielle.

«Il n'est pas question de faire des films pour faire des films mais de produire des films pour lesquels on a un coup de coeur», soutient Mme Robert, ajoutant tout de même qu'elle et ses partenaires sont «en train de bâtir une entreprise». Laquelle? En haut, il y a déjà le Groupe Cinémaginaire. Puis, en dessous, il y a la filiale internationale, dont le rôle est de s'occuper du volet des coproductions. Sur les 22 films produits à ce jour, une douzaine ont été faits en coproduction. Il y a aussi la filiale Fun Film, qui s'intéresse à la distribution mais qui n'est pas assez forte encore pour assurer la distribution des longs métrages produits par la société mère. Enfin, il y a une filiale pour les téléproductions, dont Sophie Lorain est responsable et qui a déjà produit la télésérie sur Laura Cadieux.

Pour chaque film produit, on crée une filiale afin d'éviter, au cas où cette production tournerait au désastre financier, que les pertes subies mettent en péril l'ensemble de l'entreprise.

Enfin, comment parler de Denise Robert sans mentionner le nom de Denis Arcand, son conjoint et le réalisateur, entre autres, des Invasions barbares? Leurs vies se sont croisées il y a une douzaine d'années. Mme Robert a donc fondé Cinémaginaire au moins cinq ans avant cette rencontre. Pour profiter des conseils de M. Arcand, les actionnaires de l'entreprise lui ont donné une part minime des actions. Cinémaginaire compte donc quatre actionnaires, et il ne semble pas qu'il soit question d'étendre l'actionnariat à d'autres personnes ou investisseurs pour l'avenir prévisible.

En ce qui concerne la production de longs métrages, le carnet pour 2005 est déjà plutôt bien garni avec un film sur Maurice Richard, le héros malgré lui, écrit par Ken Scott et réalisé par Charles Binamé. Il y a aussi un Roméo et Juliette en préparation, qui fera l'objet d'une immense tournée québécoise, comme pour Aurore, pour découvrir les deux adolescents qui joueront les rôles principaux. Enfin, pour 2006, on annonce un nouveau film de Denise Filiatrault sur Bousille et les justes de Gratien Gélinas.