Le p.-d.g. de la SAQ sort du silence

Il aura fallu plus d'un mois après le début de la grève des 3800 membres du Syndicat des employés de magasins et de bureaux (SEMB) pour que s'exprime en substance le patron de la Société des alcools du Québec (SAQ). Livrant son point de vue par l'entremise d'une lettre ouverte aux principaux quotidiens, Sylvain Toutant se dit «extrêmement déçu» de l'impasse des négociations et affirme que «tout doit être mis en oeuvre» pour trouver un règlement.

Cette première grande déclaration du président-directeur général survient alors que les deux parties sont toujours dans l'attente d'un appel téléphonique du conciliateur, lequel devra décider du meilleur moment pour les convoquer de nouveau à la table des négociations. La grève a débuté le 19 novembre, mais les pourparlers, qui ont permis de régler 130 des 140 enjeux, sont au point mort depuis un sprint infructueux tenu il y a une semaine et demie. Rappelons que le conflit tourne autour des conditions de travail, notamment celles des employés à temps partiel, et non des salaires.

«Malgré des échanges soutenus et un blitz de négociations particulièrement intense quelques jours avant Noël, les parties ne sont pas parvenues à s'entendre. Je tiens à souligner que je suis extrêmement déçu de cette impasse car les premiers à en faire les frais sont les employés et les contribuables du Québec», a écrit M. Toutant, dont la lettre est reproduite en page A 6. «Nous devons absolument rétrécir les écarts qui nous séparent actuellement», ajoute l'ancien p.-d.g. des Boutiques San Francisco et de Réno-Dépôt.

À ce sujet, a indiqué hier la porte-parole de la SAQ, Linda Bouchard, la société d'État est incapable d'évaluer les chances de recevoir un appel du conciliateur cette semaine, bien que la partie patronale est «prête à négocier n'importe quand». M. Toutant, pour sa part, n'accordait aucune entrevue.

Entre-temps, les piquets de grève montaient toujours la garde hier aux abords de plusieurs succursales de la province, et ce pour une sixième semaine de suite. Les grévistes reçoivent un maximum de 200 $ par semaine. Prié de dire combien de temps pourrait persévérer le syndicat dans son débrayage, le président du SEMB, Martin Charron, n'a pas voulu se prononcer officiellement au sujet du fonds de grève. «Pour l'instant, on évalue la situation pour avoir l'heure juste. Après le temps des Fêtes, il faudra évaluer comment ça s'est déroulé. Le nombre de grévistes est au-delà de nos espérances nos plus folles.»

Principal point de litige

Le patron de la SAQ a longuement insisté dans sa lettre sur ce que lui et le syndicat voient comme le principal point de litige, à savoir l'assignation des employés à temps partiel, qui forment environ 70 % du SEMB. En gros, ces employés à temps partiel peuvent présentement accumuler des heures de travail dans plusieurs succursales, mais la SAQ veut mettre fin à ce système en les rattachant principalement à un magasin, disant voir là une planification plus simple. Le SEMB répond que le nouveau système se solderait en définitive par une incompatibilité des degrés d'ancienneté et que plusieurs employés subiraient une diminution considérable de leurs heures de travail.

«Actuellement, nos directeurs de succursales situées dans les grands centres urbains consacrent près de la moitié de leur temps, chaque semaine, aux assignations d'employés à temps partiel en fonction des besoins de leur succursale», a dit M. Toutant, qualifiant ce système de «contreproductif». «Cette démarche ne vise pas à remettre en question leur emploi, ni leur rémunération, pas plus que leurs avantages sociaux.»

Le SEMB a souvent dit, de son côté, que la direction exagère la complexité de la construction des horaires de travail et il trouvait étrange hier cette affirmation de M. Toutant. «Si ce système est contreproductif, il aura au moins servi à faire passer le chiffre d'affaires de 1,3 à 2,5 milliards et de passer du fait qu'on n'était même pas dans les 100 entreprises les plus admirées des Québécois jusqu'à la troisième place, a indiqué au Devoir M. Charron. C'est assez bizarre.»

Ce dernier a défendu hier la décision du syndicat de déclencher la grève, alors qu'il reste toujours une dizaine de points en suspens et que les pourparlers sont sur la glace. «On a quand même réglé 130 points sur 140. On a réglé plusieurs choses, et sans la grève on n'aurait pas pu faire ça.»

«Sur le plan purement financier, le rapport de force est à son plus fort durant le temps des Fêtes», a-t-il estimé, reconnaissant que ce rapport financier «diminue» à un certain moment. Quoi qu'il en soit, dit-il, la SAQ perd beaucoup d'argent car plusieurs journées de magasinage durant cette période, notamment celle du 26 décembre, n'auront pas eu lieu. La direction avait déjà estimé faire 84 % du chiffre d'affaires qu'elle aurait réalisé sans grève, une donnée fortement contestée par le SEMB. Tout le monde est cependant d'accord sur une chose: de la mi-novembre à la fin de l'année, la SAQ fait des ventes d'environ 600 millions, soit 25 % de son chiffre d'affaires annuel. «Je reste convaincu qu'on s'en allait éventuellement vers un lock-out en janvier ou en février», conclut M. Charron.