L'Ontario inquiète le monde québécois du cinéma

Une équipe en plein tournage, à Montréal. L’industrie québécoise du cinéma génère une masse salariale d’environ 1,4 milliard et représente l’équivalent de 35 000 emplois à temps plein.
Photo: Jacques Grenier Une équipe en plein tournage, à Montréal. L’industrie québécoise du cinéma génère une masse salariale d’environ 1,4 milliard et représente l’équivalent de 35 000 emplois à temps plein.

L'industrie québécoise du cinéma, qui s'affaire à mettre sur pied un organisme de développement dans les prochains mois, voyait d'un mauvais oeil hier le fait que l'Ontario hausse de 11 à 18 % les crédits d'impôts offerts aux productions étrangères. À Vancouver, qui complète le trio des grands pôles de tournage au pays, on craignait là aussi que Hollywood se découvre une préférence soudaine pour Toronto.

L'aide du gouvernement ontarien, qui reste à être adoptée par l'Assemblée législative, est en fait un investissement de 48 millions dans deux crédits d'impôt augmentés qui entreraient en vigueur dès le 1er janvier. Pour les productions cinématographiques et télévisuelles canadiennes faites en Ontario, le crédit d'impôt passe de 20 à 30 % pendant cinq ans. Pour les productions étrangères, le crédit, qui fera l'objet d'un examen au bout d'un an, devient beaucoup plus généreux que les 11 % du Québec et de la Colombie-Britannique.

«L'impact pour nous est significatif. [...] L'Ontario vient de mettre de la pression sur les deux autres villes», a indiqué au Devoir Daniel Bissonnette, commissaire au Bureau du cinéma et de la télévision de Montréal. «Si, dans le prochain mois et demi, un nouveau projet voit le jour et que les producteurs considéraient à l'origine Montréal et Toronto, ils pourraient soudainement décider que Montréal coûte trop cher», dit-il en précisant que 50 % des coûts de production d'un film sont attribuables à la main-d'oeuvre. «Les grands studios d'Hollywood sont à l'affût de tout ça, et Montréal pourrait être considérée moins souvent pour des projets.»

«C'est davantage que ce qui était prévu, a-t-il ajouté. Les gens s'attendaient à ce qu'ils s'alignent sur les crédits d'impôt du fédéral, qui sont à 16 %. [...] Dans un monde idéal, on souhaiterait être le plus près possible, mais quand l'écart est important dès le départ, vous venez un peu de vous sortir du marché.»

L'industrie québécoise du cinéma génère une masse salariale d'environ 1,4 milliard et représente l'équivalent de 35 000 emplois à temps plein. Le tiers de la production qui se fait au Québec découle de projets étrangers et de coproductions, mais divers facteurs, comme la hausse vertigineuse du dollar canadien, auraient réduit leur nombre. Lors du Forum métropolitain de l'industrie cinématographique (FMIC), tenu le mois dernier, on affirmait que les compagnies prévoyaient cette année une chute de 50 % de leurs revenus.

Réflexion à Québec

La ministre québécoise de la Culture et des Communications, Line Beauchamp, a déjà indiqué qu'elle souhaitait voir la naissance de l'organisme de développement avant de parler d'une hausse des crédits d'impôts. Son attachée de presse, Isabelle Melançon, a indiqué au Devoir que Québec va «étudier la situation» mais que le gouvernement a déjà signifié l'importance qu'il accorde à ce secteur par le seul fait d'avoir laissé intacts les crédits d'impôts, contrairement à ce qu'il a fait dans le cas de plusieurs autres industries. «Il devrait y avoir des rencontres avec les ministres des Finances et de la Culture. On veut demeurer vigilant. On a déjà dit à l'industrie qu'on souhaitait travailler en association avec elle.»

Quoi qu'il en soit, M. Bissonnette affirme que le comité chargé de faire le suivi du FMIC, auquel étaient conviés 200 représentants de l'industrie, pourrait discuter sous peu de ce développement afin d'agir auprès du gouvernement, par exemple sous forme de «lettre concertée» au ministre des Finances, Yves Séguin, et à la ministre Beauchamp.

«Nous n'aurons pas d'autre choix que de dire à Québec qu'on est dans un environnement très concurrentiel. Il faut demeurer compétitif avec les villes qui sont dans la même catégorie que Montréal, et au Canada ça se trouve à être Vancouver et Toronto», a indiqué M. Bissonnette.

Vancouver sourcille, Toronto jubile

Même inquiétude à Vancouver, où la BC Motion Picture Industry Association a sonné l'alarme sans tarder. «Le gouvernement doit s'assurer que notre industrie demeure à armes égales avec notre principal compétiteur», a déclaré dans un communiqué le président du conseil de l'organisme, Peter Leitch. Le regroupement affirme que l'activité a reculé de 30 % cette année en raison du dollar, des crédits d'impôt accordés ailleurs et de la concurrence des autres provinces et des États américains. Environ 85 % de la production en Colombie-Britannique vient de Los Angeles, l'ensemble du secteur procurant de l'emploi à 30 000 personnes, a-t-il dit.

En Ontario, les divers acteurs de l'industrie étaient pour le moins enchantés. «Aujourd'hui, on a en quelque sorte rendu espoir en l'avenir aux quelque 20 000 personnes qui évoluent dans le secteur en Ontario», a affirmé dans un communiqué Brian Topp, directeur exécutif de la section torontoise d'ACTRA (Alliance of Canadian Television and Radio Artists) et coprésident de Film Ontario.

Ne ménageant pas les superlatifs, la ministre ontarienne de la Culture, Madeleine Meilleur, a dit que ce secteur joue un rôle «dominant» dans la qualité de vie de la province. «Nous sommes fermement résolus à créer un contexte commercial favorable au sein duquel notre industrie cinématographique et télévisuelle peut non seulement survivre, mais aussi prospérer.»