Les banques centrales commencent la partie la plus difficile de leur travail

Les banques centrales, qui ont déployé des efforts extraordinaires pour amortir le choc de la pandémie, doivent freiner l’inflation, mais sans tout casser.
Photo: Getty images Les banques centrales, qui ont déployé des efforts extraordinaires pour amortir le choc de la pandémie, doivent freiner l’inflation, mais sans tout casser.

Les banques centrales ont déployé des efforts extraordinaires pour amortir le choc de la pandémie. Le plus difficile pourrait maintenant être de trouver le moyen de réduire toutes ces mesures de stimulations économiques afin de freiner l’inflation, mais sans tout casser.

Les membres de l’Association des économistes québécois (ASDEQ) ont tenu, les deux derniers jours à Montréal, leur premier congrès annuel en personne en deux ans. L’un des principaux sujets de discussion y a été les banques centrales et leurs chances de réussir un « atterrissage en douceur » après deux ans le pied à fond sur l’accélérateur monétaire.

Plusieurs participants ne se sont pas gênés pour dire que si l’inflation a pu autant augmenter ces derniers mois — pour atteindre 6,7 % au Canada en mars et 8,3 % aux États-Unis en avril —, c’est parce que la Banque du Canada, la Réserve fédérale américaine et les autres banques centrales ont trop attendu avant de reconnaître l’ampleur du problème et se décident enfin à réformer leurs politiques monétaires ultra-accommodantes adoptées durant la crise.

C’est « en quelque sorte une leçon d’humilité », a admis, jeudi à l’ASDEQ, le sous-gouverneur de la Banque du Canada, Toni Gravelle, devant un graphique qui montrait la demi-douzaine de révisions à la hausse des prévisions d’inflation de l’institution en l’espace d’un an. De l’explosion inattendue de la demande de biens et de logements aux problèmes de chaînes d’approvisionnement « difficile à modéliser et à prédire », en passant par le yo-yo des restrictions sanitaires, la guerre en Ukraine et l’impact de catastrophes climatiques, il a fallu composer avec des « facteurs uniques et essentiellement mondiaux [qui] ont fait monter l’inflation plus que prévu ».

Nouvelle boîte à outils

Et puis, c’est que les banques centrales n’ont pas seulement eu recours à une baisse de leur taux d’intérêt durant les jours les plus sombres de la pandémie. Il fallait, pour répondre à la montée de l’inflation, prendre le temps de défaire les choses dans le bon ordre, a fait valoir Sylvain Leduc, vice-président et directeur de la recherche à la réserve fédérale de San Francisco.

Ainsi, la première étape, pour les banques centrales, était de signaler, dans leurs communications officielles (indications prospectives), que la réduction de l’inflation devenait une priorité. Ensuite, il fallait arrêter leurs achats massifs d’obligations gouvernementales et autres actifs financiers (assouplissement quantitatif). Ce n’est qu’après avoir amorcé une normalisation de ces outils d’intervention encore relativement nouveaux et aux effets peu connus qu’on pouvait passer à la mesure plus classique du relèvement des taux d’intérêt.

Cette séquence d’événements semble d’ailleurs avoir plutôt marché puisque les conditions de financement à long terme sur les marchés financiers ont commencé à se resserrer dès que les indications prospectives de la Fed ont changé, s’est félicité Sylvain Leduc.

Comme les acteurs économiques sont plus habitués à suivre et à interpréter les politiques de la banque centrale américaine à travers les variations de son taux directeur, on y a également décidé de mettre les projecteurs sur la hausse des taux d’intérêt même si l’on poursuivra, au même moment, la réduction de son bilan. Or, d’une valeur qui équivaut à plus du tiers de l’économie américaine, ces réserves d’actifs devront être dégonflées avec grande prudence pour éviter que l’opération tourne mal.

Doigts croisés

Engagée dans le même processus que la Fed, la Banque du Canada devrait avoir réduit de 40 % d’ici deux ans son bilan de presque 500 milliards. Elle a aussi augmenté son taux directeur de 0,25 % à 1 % depuis le début de l’année et prévoit qu’elle devra continuer. « Ça prend des taux d’intérêt plus élevés pour freiner l’inflation », a déclaré Toni Gravelle. Et « l’économie est capable de le prendre », a-t-il de préciser.

La Banque a indiqué vouloir se rapprocher d’un taux « neutre » qui ne serait ni un stimulant ni un frein pour l’économie et qu’elle estime se trouver entre 2 % et 3 %. Mais comme les Canadiens sont très endettés et que leur marché immobilier semble déjà promis à une légère correction à la baisse l’an prochain, la banque centrale canadienne pourrait bien être forcée de s’arrêter avant d’atteindre le milieu de cette fourchette, a prévenu l’économiste en chef au Mouvement Desjardins, Jimmy Jean, vendredi à l’ASDEQ.

« L’année qui s’en vient va être pleine de défis pour la politique monétaire aux États-Unis et à travers le monde, a conclu, jeudi, Sylvain Leduc. Ça va prendre beaucoup d’adresse — et un petit peu de chance — pour ramener, à terme, l’inflation à la cible de 2 % sans créer de récession. »

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