Il reste encore du chemin à faire pour inclure les travailleurs atypiques

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
Une grande partie de la main-d’œuvre dans le secteur de la transformation alimentaire au Canada est constituée de travailleurs migrants au statut fragile employés par des agences de placement temporaire.
Photo: Patricia de Melo Moreira Agence France-Presse Une grande partie de la main-d’œuvre dans le secteur de la transformation alimentaire au Canada est constituée de travailleurs migrants au statut fragile employés par des agences de placement temporaire.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Le taux de l’emploi atypique au Québec en 2021 représente un peu plus du tiers (35,1 %) de l’emploi total, selon l’Institut de la statistique du Québec. Les centrales syndicales s’intéressent à cette portion importante de travailleurs, mais il reste du chemin à faire pour qu’ils soient pleinement intégrés aux actions syndicales.

« Il est difficile d’avoir une vision d’ensemble de l’action syndicale par rapport aux travailleurs atypiques [un vaste groupe qui comprend notamment les travailleurs à temps partiel, temporaires, indépendants et d’agence] », prévient d’emblée Martine D’Amours, professeure retraitée au Département des relations industrielles de l’Université Laval. Mais elle observe que les directions des syndicats ont changé de posture ces dernières décennies.

Des directions nationales plus inclusives

Le chercheur britannique Edmund Heery, professeur en relations de travail à l’Université de Cardiff, a décrit dès 2009 quatre stratégies syndicales possibles par rapport aux travailleurs atypiques : l’exclusion (vus comme peu légitimes, on cherche à les exclure), la subordination (leurs intérêts sont jugés secondaires et leurs droits sont inférieurs), l’inclusion (leurs intérêts étant jugés équivalents, on favorise un traitement égal) et l’engagement (ils peuvent réclamer un traitement différencié).

« Depuis les années 1970, nous sommes passés au Québec d’une stratégie défensive, correspondant aux deux premières positions, à une inclusion et à une prise en compte de leurs réalités s’inscrivant dans les deux dernières », observe Martine D’Amours.

Sur le plan national, les centrales syndicales démontrent donc une sensibilité accrue au travail atypique.« La Confédération des syndicats nationaux (CSN) a par exemple beaucoup soutenu les travailleurs indépendants, en particulier les journalistes pigistes », souligne Mme D’Amours.

La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) a fait de nombreux efforts en soutien aux travailleurs agricoles. La Centrale des syndicats du Québec (CSQ) a quant à elle investi beaucoup d’énergie auprès de groupes comme les responsables de services de garde en milieu familial, ayant un statut autonome, poursuit la professeure. « Il y a aussi eu des résolutions de congrès syndicaux qui recommandaient à leurs membres de ne pas faire de disparité de traitement selon le statut d’emploi », note-t-elle.

Des disparités à l’échelle locale

Cela étant, les conventions collectives se négocient le plus souvent à l’échelle locale, avec les employeurs. « De manière générale, on observe que les écarts de revenus (entre hommes et femmes, temps partiel et temps complet, temporaire et permanent, etc.) sont plus restreints dans les milieux syndiqués que dans les milieux non syndiqués, car réduire les inégalités fait partie de l’ADN des syndicats », précise la professeure.

Mais ces derniers doivent faire des compromis en fonction des rapports de force avec l’employeur. « On ne peut pas nier que des disparités existent entre les travailleurs atypiques et typiques », constate-t-elle. Elles peuvent concerner l’ancienneté, l’accès aux congés, aux régimes de retraite ou encore à l’assurance collective.

Concernant les salaires, « la Loi sur les normes du travail interdit depuis 2019 la disparité selon le statut d’emploi, y compris pour les salariés d’agence », indique Mme D’Amours, qui attend avec intérêt d’observer ses répercussions sur les prochaines conventions collectives.

La professeure remarque par ailleurs que la prise en compte des travailleurs atypiques varie selon les secteurs. « Dans ceux où ils sont très nombreux, leurs intérêts sont davantage pris en compte. Les disparités de traitement ont par exemple été beaucoup réduites dans le milieu de la santé. » À l’inverse, elle note des écarts importants selon le statut de l’emploi dans certains secteurs manufacturiers et les services privés, où les atypiques sont moins représentés.

Les travailleurs migrants à la marge

« Le rapport des organisations syndicales avec la question migratoire a toujours été ambivalent dans l’histoire », lance Sid Ahmed Soussi, professeur au Département de sociologie à l’UQAM, dont les travaux de recherche portent sur les travailleurs migrants temporaires (TMT) et l’action syndicale.

Aux États-Unis, les travailleurs migrants « sont la plupart du temps mal vus par leurs collègues natifs ou résidents pour toutes sortes de raisons, notamment le fait qu’ils acceptent de bas salaires », estime le professeur. Il perçoit beaucoup de similitudes au Canada, d’autant que la présence de la main-d’œuvre migrante est devenue très importante aujourd’hui dans la plupart des secteurs d’activité.

« Le recours aux TMT au Canada se renforce d’autant plus que les programmes actuels présentent des taux de retour parmi les plus élevés dans le monde, près de 98 % ! » observe l’expert.

Il faut ajouter à cela un accès réduit des travailleurs migrants à la syndicalisation, en raison notamment des restrictions discriminatoires de la loi 8 (concernant les travailleurs agricoles saisonniers) et d’une série de dispositifs juridico-administratifs qui encadrent les conditions de travail et de séjour de ces travailleurs, sans compter une présence syndicale dans le secteur privé déjà très réduite.

Ses travaux récents montrent que 40 % environ de la main-d’œuvre dans le secteur de la transformation alimentaire, par exemple, est constituée de travailleurs au statut fragile (notamment des demandeurs d’asile) employés par des agences de placement temporaire.

Sid Ahmed Soussi a pu constater les conséquences de cet accès réduit des travailleurs migrants à la syndicalisation sur la défense de leurs droits salariaux. Dans les secteurs non syndiqués (services, entrepôts et économie de plateforme), la plus grande partie de la main-d’œuvre est d’origine migrante et touche le salaire minimum.

« À cet égard, une enquête récente montre que les revendications demandant une hausse du salaire minimum se heurtent non seulement à l’opposition des employeurs, mais aussi à des oppositions à l’intérieur même des rangs syndicaux, explique M. Soussi. Un énorme travail d’éducation et de solidarité avec la main-d’œuvre migrante temporaire et locale reste à entreprendre dans les centrales syndicales aujourd’hui. »

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