La cryptomonnaie et l’âme de l’argent

Lancées dans la foulée de la crise financière de 2008, les cryptomonnaies avaient d’abord dépassé les 600 milliards de dollars américains dans le monde en 2017, selon le FMI.
Photo: Kin Cheung Associated Press Lancées dans la foulée de la crise financière de 2008, les cryptomonnaies avaient d’abord dépassé les 600 milliards de dollars américains dans le monde en 2017, selon le FMI.

D’abord considérées avec curiosité et amusement, les cryptomonnaies font de moins en moins rires et de plus en plus peur.

Le rôle du Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF) est de protéger la sûreté et la solidité du système financier canadien en ayant notamment à cœur les intérêts des simples déposants. Dans son premier Regard annuel sur le risque dévoilé jeudi, le BSIF commence sa liste par deux craintes bien connues, soit le danger d’une cyberattaque importante et le repli du marché de l’habitation, puis enchaîne tout de suite avec une troisième menace moins souvent évoquée : « le développement rapide de l’innovation numérique », notamment « les risques et les conséquences découlant de la numérisation de la monnaie », comme les cryptomonnaies.

Il y a un peu moins d’un an, la Banque du Canada considérait encore le phénomène tout au plus comme une « vulnérabilité financière émergente ». « En dépit de leur popularité croissante, les cryptoactifs n’ont pas une importance systémique au Canada, ni comme catégorie d’actifs ni comme instruments de paiement », disait-elle dans sa Revue du système financier.

Il faut dire que les choses évoluent vite en la matière, particulièrement depuis le début de la pandémie. Lancées dans la foulée de la crise financière de 2008, les cryptomonnaies avaient d’abord dépassé les 600 milliards de dollars américains dans le monde en 2017, selon le Fonds monétaire international (FMI), avant de retomber aux alentours 200 milliards au début de 2020. Puis, elles ont été catapultées pour atteindre 3000 milliards en novembre dernier, avant de revenir à 2000 milliards au début de cette année, à raison d’un peu plus de 800 milliards, ou 40 % du total, seulement pour le fameux bitcoin, selon le site spécialisé CoinMarketCap.

Investisseurs insouciants

 

Placées sous l’autorité d’aucune banque centrale et créées de façon décentralisée par des ordinateurs résolvant des problèmes mathématiques complexes et produisant ainsi des chaînes de blocs de transactions codés et authentifiés (blockchain, en anglais), ces cryptomonnaies font miroiter toutes sortes d’avantages, notait l’automne dernier le FMI dans son Rapport sur la stabilité financière dans le monde. « Elles permettent des paiements faciles et rapides et ouvrent la voie à des services financiers novateurs », y compris pour des populations pauvres ou isolées qui n’ont pas accès aux services financiers de base.

Mais cela ne va pas sans de nombreux dangers, à commencer pour leurs utilisateurs, poursuivait-on. Administrées habituellement à partir de centres financiers extraterritoriaux, les cryptomonnaies viennent sans la transparence, l’encadrement et les protections que l’on tient généralement pour acquis aujourd’hui. De nature essentiellement spéculative, leur valeur varie à l’extrême, le bitcoin étant récemment passé, par exemple, et en l’espace de seulement six mois, de 29 800 $ à 67 600 $, avant de retomber à 35 000 $. Et puis, elles n’offrent aucun recours en cas de fraude, de pertes ou de piratage.

Cela n’avait pas l’air de tellement déranger les 5 % de Canadiens qui détenaient déjà des bitcoins entre 2018 et 2020, à en croire les enquêtes réalisées sur le sujet par la Banque du Canada et dont les résultats ont été présentés cette semaine. Pourtant, près de la moitié d’entre eux rapportaient avoir été victimes d’un effondrement de la valeur de leur placement (18 %), de la perte d’accès à leur portefeuille virtuel (14 %) ou encore de fraude (12 %). Principalement composés de jeunes hommes diplômés universitaires, ces investisseurs se montraient plus intéressés par les rendements (39 %) et l’aspect technologique de l’expérience (31 %) que par l’accès à un nouveau mode de paiement (15 %). Ils démontraient une compréhension du fonctionnement de cette cryptomonnaie supérieure à la moyenne, mais un niveau de connaissance financière inférieure.

Depuis, l’offre de cryptoactifs n’a pas cessé de se développer. Désormais, on voit de plus en plus des cryptomonnaies adossées à des paniers de devises et d’obligations d’État, souvent en dollars américains, censées être plus stables et appelées justement « stablecoins ». Des fonds négociés en Bourse (FNB) composés de cryptomonnaies sont aussi offerts aux investisseurs.

Monnaies publiques ou privées ?

« À mesure que les cryptoactifs se démocratisent, les répercussions potentielles sur l’économie au sens large vont nécessairement augmenter », observait le FMI l’automne dernier. On craint entre autres que de grandes multinationales lancent leurs propres cryptomonnaies privées, qui finiraient par remplacer les devises de petits pays en plus d’étendre leur contrôle sur l’économie et les consommateurs. Une première expérience a déjà été tentée sans succès par Facebook avec le « libra ». La plateforme de paiement électronique PayPal et les compagnies de cartes de crédit Visa et Mastercard y consacrent aussi des projets.

En réaction, de plus en plus de banques centrales travaillent sur le projet de lancer leurs propres monnaies numériques. C’est le cas notamment au Canada. « La Banque du Canada cherche à déterminer depuis plusieurs années les conditions qui pourraient amener notre pays à émettre une telle monnaie. La pandémie pourrait nous faire prendre une décision plus vite que prévu », disait déjà, il y a un an à Montréal, son sous-gouverneur, Timothy Lane.

La question à poser est : quelle est l’âme de l’argent ? a fait valoir au début de l’année Agustín Carstens, directeur général de la Banque des règlements internationaux, le club des banques centrales dans le monde. « L’argent est une convention sociale, un bien public. Les gens l’acceptent aujourd’hui parce qu’ils s’attendent à ce qu’il soit accepté demain », a-t-il rappelé. De plus, « l’âme de l’argent est la confiance. La question devient donc : quelle institution a le plus de chance de générer cette confiance ? »

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