La Banque du Canada fait passer son taux directeur à 1,0%

La Banque du Canada augmente ses taux d’intérêt de 0,5% pour la première fois en plus de 20 ans. La banque centrale ne s’attend pas à ce que l’augmentation du coût de la vie revienne de sitôt à sa cible de 2%.
Photo: Geoff Robins Agence France-Presse La Banque du Canada augmente ses taux d’intérêt de 0,5% pour la première fois en plus de 20 ans. La banque centrale ne s’attend pas à ce que l’augmentation du coût de la vie revienne de sitôt à sa cible de 2%.

La Banque du Canada augmente ses taux d’intérêt de 0,5 % pour la première fois en plus de 20 ans et entreprend de renverser ses mesures d’assouplissement quantitatif pour tenter de mettre au pas l’inflation.

La décision avait été largement télégraphiée, mais elle a quand même produit son effet. Après une hausse de 0,25 point de pourcentage le mois dernier, la première depuis le début de la pandémie de COVID-19, la banque centrale canadienne a fait passer mercredi son principal taux cible de financement à un jour de 0,5 % à 1 %. L’outil d’intervention monétaire n’avait pas été relevé autant d’un seul coup depuis mai 2000.

« Nous avons trois grands messages », a déclaré le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem. « Premièrement, l’économie canadienne est forte. […] Deuxièmement, l’inflation est trop élevée. […] Troisièmement, nous avons besoin de taux d’intérêt plus élevés. »

« Nous nous sommes engagés à utiliser notre taux directeur pour ramener l’inflation à la cible et nous prendrons, s’il le faut, des mesures énergiques pour y parvenir », a-t-il expliqué, avant d’ajouter que « les Canadiens devraient s’attendre à d’autres hausses ».

C’est que la banque centrale ne s’attend pas à ce que la hausse du coût de la vie revienne de sitôt à sa cible de 2 %. À son plus haut niveau en 30 ans au mois de février, à 5,7 %, l’inflation au Canada devrait maintenir une moyenne de presque 6 % en première moitié d’année, avant de commencer à descendre graduellement à 4,5 % en fin d’année, à 2,4 % à la fin de 2023 et finalement à 2,1 % à la fin de 2024, prévoit désormais la Banque du Canada dans la nouvelle version de son Rapport sur la politique monétaire dévoilée mercredi.

La hausse du taux directeur canadien fait monter les taux d’intérêt des banques et d’autres prêteurs au pays. En rendant les emprunts plus coûteux et l’épargne plus payante, un taux directeur plus élevé freine les dépenses et l’investissement, réduisant du même coup la demande globale au sein de l’économie.

Rassurer les Canadiens

 

La Banque du Canada ne s’est pas contentée de relever son taux directeur mercredi.

Rapidement empêchée de réduire davantage ses taux d’intérêt parce qu’ils étaient à zéro, elle s’était tournée pendant la crise vers des mesures « d’assouplissement quantitatif », c’est-à-dire l’injection de liquidités dans l’économie par l’achat massif d’actifs financiers, dont des obligations du gouvernement. Son bilan avait ainsi presque quadruplé et s’élevait à presque 500 milliards lorsqu’elle a décidé, en novembre dernier, de se contenter de le maintenir stable.

Mercredi, elle est allée plus loin en annonçant qu’elle ne remplacera plus les obligations qui arrivent à échéance, ce qui devrait diminuer rapidement son bilan, 40 % de ses obligations venant à échéance dans les deux prochaines années.

Toutes ces mesures visant à refroidir l’activité économique arrivent alors que la présente hausse de l’inflation vient, entre autres, d’une augmentation de la demande des consommateurs canadiens plus forte que la capacité des entreprises d’y répondre, notamment dans le logement, dit la Banque du Canada.

Mais elle est « essentiellement » tirée par l’augmentation des prix internationaux du pétrole, des aliments, des matières premières et de biens durables en raison de facteurs comme la reprise économique mondiale, les problèmes de chaînes d’approvisionnement et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. À elle seule, cette terrible crise qui « cause une souffrance humaine inimaginable » ajoute 0,7 point de pourcentage à l’inflation au Canada, a calculé la Banque.

Cette dernière estime néanmoins nécessaire d’augmenter le loyer de l’argent au pays « pour modérer la demande » intérieure, mais aussi pour démontrer aux entreprises et aux consommateurs canadiens qu’ils peuvent avoir confiance en elle quand elle dit que l’inflation est sa « grande priorité » et qu’elle entend la ramener à sa cible de 2 %.

« Nous avons besoin de taux d’intérêt plus élevés pour garder les attentes d’inflation des Canadiens bien ancrées, de sorte que l’inflation au pays redescende vers la cible lorsque les pressions inflationnistes mondiales […] s’atténueront », a expliqué Tiff Macklem.

Attention à l’endettement

Et puis, « l’économie est capable de le prendre », a fait valoir le gouverneur. Elle a « remarquablement bien surmonté la vague Omicron », le taux de chômage est « à un creux historique », la levée des mesures sanitaires permet plus de dépenses dans les services, les exportations vont profiter de la hausse des prix des produits de base et l’investissement des entreprises devrait augmenter. La Banque prévoit d’ailleurs une croissance économique un peu plus forte cette année qu’elle l’avait prévu encore en janvier (4,2 % au lieu de 4 %), après quoi elle ralentira graduellement en 2023 (3,2 % au lieu de 3,5 %) et en 2024 (2,2 %).

Sachant les Canadiens très endettés, on promet de garder à l’œil l’impact que pourrait avoir la hausse des taux d’intérêt sur leur capacité de rembourser leurs dettes. Deux facteurs viennent toutefois réduire le risque que les choses tournent mal, a expliqué en conférence de presse la première sous-gouverneure, Carolyn Rogers. D’abord, les règles sanitaires appliquées pendant la pandémie ont eu pour effet d’augmenter l’épargne des Canadiens, leur laissant un petit coussin financier pour amortir le choc. Puis, la remontée des taux d’intérêt part de très bas, a-t-elle fait remarquer. Bien plus bas que les niveaux utilisés dans les tests de résistance que les emprunteurs doivent passer au moment de contracter une hypothèque.

À 1 %, le taux directeur de la Banque du Canada est encore loin de son niveau prépandémique de 1,75 %. En fait, la Banque estime que son taux directeur continuera de stimuler la croissance tant qu’il ne sera pas revenu dans la fourchette de 2 % à 3 %, qu’on qualifie de « taux neutre ».

Où cela s’arrêtera-t-il ?

« Si la demande réagit rapidement aux taux plus élevés et que les pressions inflationnistes se modèrent, il pourrait être approprié de cesser temporairement notre resserrement quand nous nous serons rapprochés du taux neutre et de faire le point, a expliqué Tiff Macklem. En revanche, nous pourrions devoir augmenter les taux un peu au-dessus du taux neutre pendant un certain temps afin de rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande et ramener l’inflation à la cible », a-t-il prévenu.

Pour les analystes de la Banque Nationale, il ne fait pas de doute que la Banque du Canada poursuivra sur sa lancée et que son taux directeur sera au moins à 2 % à la fin de l’année. L’économiste en chef de la Banque de Montréal, Douglas Porter, croit même qu’on récidivera tout de suite avec une, peut-être même deux autres hausses de 0,50 point de pourcentage, pour finir l’année à 2,25 % et se rendre à 2,75 % en 2023. Son confrère de la Banque CIBC, Avery Shenfeld, croit pour sa part qu’on sera plus prudent et qu’on s’arrêtera à 1,75 % cette année et à 2,25 % l’an prochain.



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