Cette solution au problème de productivité dont on ne veut pas

Pour combler l’écart de richesse avec l’Ontario, il faudrait une augmentation moyenne de la productivité de 1,6% par année d’ici 2036, a calculé le ministère.
Photo: Annik MH de Carufel Archives La Devoir Pour combler l’écart de richesse avec l’Ontario, il faudrait une augmentation moyenne de la productivité de 1,6% par année d’ici 2036, a calculé le ministère.

Il y a des problèmes qui sont plus difficiles à régler que d’autres. Il y a aussi des solutions qui ont plus de mal à passer. La productivité au Québec est l’un de ces problèmes, et le rééquilibrage de sa fiscalité est l’une de ces solutions.

Le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, s’est félicité mardi de présenter le budget d’un État aux assises financières « saines » à même d’assurer la poursuite de ses principales missions à long terme. Il a aussi réitéré l’engagement de son gouvernement à « éliminer l’écart de richesse avec l’Ontario d’ici 2036 », qui est actuellement estimé à 13,6 % et qu’on compte avoir réduit sous les 10 % d’ici 2026.

Cela implique, dit-on, que le Québec maintienne, en moyenne, une croissance économique supérieure à son voisin de presque un point de pourcentage (0,8 %). Heureusement, il est question ici de richesse par habitant, c’est-à-dire que le Québec ne devra pas, en plus, compenser les vents démographiques contraires qui continueront de souffler contre son économie. Il devra plutôt trouver une façon de mettre au travail le maximum de bras encore inutilisés et chercher le moyen d’augmenter la valeur de ce que tout le monde produit.

Mais comme son taux d’emploi des 25 à 54 ans est déjà plus élevé (86 % en janvier 2022) que la moyenne canadienne (83,7 %) — grâce notamment aux bienfaits du réseau public de services de garde sur la participation des femmes au marché du travail —, le Québec pourra tout au plus réaliser 20 % de son rattrapage en intégrant mieux les travailleurs plus âgés, immigrants ou marginalisés, admet Eric Girard. Les quatre cinquièmes du chemin devront être faits par l’augmentation de la richesse produite par chaque travailleur, aussi appelé la productivité.

Mais il y a un hic. Pour combler l’écart de richesse avec l’Ontario, il faudrait une augmentation moyenne de la productivité de 1,6 % par année d’ici 2036, a calculé le ministère. Or, la tendance ne va pas du tout dans cette direction, la moyenne depuis 1999 étant de 1 % et ayant même diminué à 0,68 % au cours des dix années qui ont précédé la pandémie, rappelait cet été la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke.

La rareté de la main-d’œuvre finira bien un jour par obliger les entreprises à essayer de rattraper leur retard en matière d’automatisation et de nouvelles technologies, estimait la semaine dernière une étude de l’Institut du Québec (IDQ). Mais cela portera, au mieux, les gains de productivité à 1 % par année, y disait-on, à moins que des mesures énergiques soient adoptées pour forcer l’allure.

Des solutions

 

Les solutions proposées par les experts vont généralement de l’adoption de nouvelles technologies à l’innovation définie de façon plus large afin de toucher aussi l’organisation du travail, le développement de nouveaux secteurs économiques à plus grande valeur ajoutée ainsi que le virage vert. Il est toujours question aussi d’éducation et de formation continue tout au long de la vie, ainsi que de recherche fondamentale et d’innovation technologique. Avec son budget, Eric Girard s’est attaqué à plusieurs de ces facteurs, mais de façon encore trop timide, a estimé l’IDQ.

Une autre solution toujours proposée et, cette fois, presque toujours ignorée par les gouvernements est ce que le Comité des politiques publiques de l’Association des économistes québécois appelle le « rééquilibrage de la fiscalité ». Il s’agit de maintenir le fardeau fiscal total inchangé, mais de réduire les formes d’impôt qui découragent le travail, l’épargne et l’investissement et de compenser ces baisses par une augmentation d’autres formes d’impôt moins dommageables pour la croissance.

Habituellement, personne ne voit de problème à ce qu’on utilise la fiscalité pour encourager de meilleurs comportements économiques, surtout si cela doit se faire à coût nul pour les contribuables. Les choses se corsent toutefois lorsqu’on précise qu’il s’agit notamment de réduire les impôts sur le revenu des particuliers et les profits des entreprises et d’augmenter les taxes à la consommation, comme la TVQ. Les experts ont beau expliquer que les effets régressifs de ces taxes peuvent être annulés par des transferts aux ménages à revenus plus modestes, que la réduction des inégalités se fait beaucoup plus à travers les services publics et les transferts sociaux que par la fiscalité et que les pays phares de la social-démocratie ont justement beaucoup plus recours aux taxes à la consommation que le Canada : rien n’y fait. Le sujet reste tabou.

Le premier ministre Legault a bien fait miroiter d’éventuelles baisses d’impôt, la semaine dernière. Mais juste des baisses d’impôt.

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