3666 restaurants en moins au Québec depuis le début de la pandémie

«La garderie de ma fille est à côté de La Récolte, donc je passe devant tous les jours. Je commence à digérer la chose, mais ça prend du temps », raconte Denis Vukmirovic, dont le restaurant La Récolte — Espace local a fermé en novembre 2020.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «La garderie de ma fille est à côté de La Récolte, donc je passe devant tous les jours. Je commence à digérer la chose, mais ça prend du temps », raconte Denis Vukmirovic, dont le restaurant La Récolte — Espace local a fermé en novembre 2020.

En janvier dernier, il y avait environ 3666 restaurants de moins au Québec qu’il y a deux ans, juste avant la pandémie, selon les données obtenues par l'Association Restauration Québec. C’est donc environ 17 % des établissements qui ont disparu et, avec eux, les rêves des passionnés de cuisine qui les avaient fondés.

Lorsqu’il travaille comme serveur au restaurant syrien Alep, sur la rue Jean-Talon, Denis Vukmirovic se fait régulièrement demander de ses nouvelles. Des clients se souviennent qu’il était l’un des trois copropriétaires d’un autre restaurant du quartier, La Récolte — Espace local, qui a fermé en novembre 2020 après plus de sept ans d’existence.

« Quand tu démarres un restaurant, ça devient ta préoccupation numéro un, comme avoir un enfant. On était là sept jours sur sept les quatre premières années, on était au marché à 8 h le matin. Puis, il devenait tranquillement autonome financièrement, on commençait à prendre de la distance, à sentir que la relève était là parmi notre staff… La pandémie est arrivée et, en deux semaines, on s’est fait enlever tout ça », rapporte l’ancien entrepreneur, dont le commerce proposait des plats entièrement composés d’ingrédients locaux.

Pendant plusieurs mois, La Récolte — Espace local a offert des plats pour emporter, qui ont connu un beau succès pendant un certain temps. Malgré tout, les copropriétaires n’ont pas pu garder leur personnel et ont dû se résoudre à faire des heures de fou pour faire fonctionner leur entreprise, comme à ses débuts.

Le problème, c’est que M. Vukmirovic avait alors un autre bébé, humain celui-là. Ses partenaires avaient aussi des enfants en bas âge. Ces sacrifices familiaux en valaient-ils la peine, alors qu’il n’était même pas rentable d’ouvrir leur petite salle à manger lorsque la capacité était limitée à 50 % ? Au cours du deuxième confinement, les copropriétaires ont décidé que non.

C’est loin d’être de gaieté de cœur, toutefois, que M. Vukmirovic a abandonné ce qui constituait non seulement sa passion, mais aussi une partie de son identité. « La garderie de ma fille est à côté de La Récolte, donc je passe devant tous les jours. Je commence à digérer la chose, mais ça prend du temps », témoigne celui qui s’estime au moins heureux de travailler pour un restaurant familial qu’il respecte énormément.

Gaëlle Cerf, elle, évite de passer sur la rue qui abritait le Grumman’78, qui a été son restaurant pendant 10 ans. Presque un an et demi après sa fermeture, le local est toujours vide, et son imposante enseigne est toujours bien en vue. « Notre modèle d’affaires était fait pour du gros volume, ce qui n’a plus été possible. Quand on a vu que tout allait refermer à l’automne, on s’est dit que ça ne valait pas la peine de se battre », raconte celle qui travaille en restauration depuis 30 ans.

La vice-présidente de l’Association des restaurateurs de rue du Québec, dont le camion-restaurant est aussi à l’arrêt, se consacre maintenant à l’organisation d’événements à saveur gourmande, par l’intermédiaire de l’organisme Les Survenants. Elle s’ennuie de la vie de propriétaire d’entreprise, mais ne se sent pas prête à ouvrir un nouveau restaurant.

Un déclin en vue

 

L’Association Restauration Québec (ARQ) craint que le nombre d’établissements continue de dégringoler. « Les prochains mois vont être révélateurs, parce que les aides financières se terminent bientôt. Les clients semblent être au rendez-vous, mais les restaurateurs se sont endettés depuis deux ans », explique Dominique Tremblay, directrice Affaires publiques et gouvernementales à l’ARQ.

L’Association déplore que le budget du Québec déposé mardi ne contienne pas de nouvelle mesure de relance directe pour son industrie, alors que la hausse des prix des aliments et la pénurie de main-d’œuvre s’ajoutent aux difficultés vécues par les restaurateurs.

D’ailleurs, en hébergement et en restauration, près de 64 % des entreprises québécoises estiment que l’absence de programmes de soutien gouvernemental voué à la survie des entreprises aura une incidence moyenne ou forte sur leur futur, selon une enquête menée à l’automne par Statistique Canada. Les entreprises de ces secteurs seraient aussi parmi les moins optimistes par rapport à leur avenir, selon un sondage de l’organisme national mené en janvier.

Le copropriétaire de la Boucherie Provisions et du Petit Italien Pablo Rojas Sutterlin l’admet sans détour : ses entreprises sont fragiles. « L’hiver nous a pressé chaque cent qui nous restait. Il suffit d’une malchance, que ton compresseur brise ou que ton moteur de ventilation saute et que tu aies un 20 000 $ à débourser, pour que ça ne marche plus », indique celui qui a dû fermer l’un de ses trois restaurants, Provisions 1268, en raison de la pandémie.

David Asseraf, pour sa part, s’est retrouvé avec une seule succursale sur trois de ses restaurants de fish & chips Comptoir 21. Il a dû se départir de l’établissement qui lui rapportait le plus, à l’emplacement original, sur la rue Saint-Viateur, pour se concentrer sur le plus grand, situé à Verdun.

En plus de rembourser ses prêts, M. Asseraf a maintenant comme casse-tête de fixer des prix qui tiennent compte de la hausse du prix des aliments, mais que les familles sont prêtes à payer. Même si son chiffre d’affaires et ses revenus personnels ont fondu, l’entrepreneur est optimiste. Il remarque un retour enthousiaste des clients dans les salles à manger, après des mois de fermeture.

Avec Éric Desrosiers

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