Le salaire de subsistance gagne en popularité en Ontario

«L’important, c’est d’offrir du travail à des humains qui leur permette d’avoir suffisamment d’argent pour vivre», affirme l'entrepreneuse Amber Stafford, assise au centre, entourée de son équipe de l'entreprise Garden Party.
Photo: Nick Iwanyshyn «L’important, c’est d’offrir du travail à des humains qui leur permette d’avoir suffisamment d’argent pour vivre», affirme l'entrepreneuse Amber Stafford, assise au centre, entourée de son équipe de l'entreprise Garden Party.

Alors que le taux d’inflation atteint des niveaux jamais vus au Canada en presque 30 ans, un nombre grandissant d’entreprises à Toronto choisissent d’offrir à leurs employés un salaire de « subsistance » 50 % plus élevé que le salaire minimum provincial, une somme qui reflète le coût de la vie particulièrement élevé dans la Ville Reine.

Depuis 2017, 50 entreprises ont obtenu leur certification du Réseau ontarien du salaire de subsistance (Ontario Living Wage Network), qui évalue qu’un adulte moyen vivant à Toronto et travaillant à temps plein doit être payé au minimum 22,08 $ pour subvenir à ses besoins essentiels. Près de la moitié des entreprises qui offrent ce salaire à leurs employés — soit environ 7 $ de plus que le salaire minimum provincial — se sont inscrites au programme de l’Ontario Living Wage Network (OLWN) au cours de la dernière année.

Steve Waugh, copropriétaire de la microbrasserie Something in the Water, a obtenu sa certification le 28 février. « Nous voulions attirer les meilleurs talents », dit-il. Payer ses employés un tel salaire n’est pas sans conséquence financière, concède-t-il, mais l’entrepreneur veut s’assurer que sa compagnie projette des valeurs d’équité. La p.-d.g. de l’entreprise de démolition Demo For Your Reno, Punam Pathak, a choisi d’obtenir la certification au mois de novembre pour recruter des gens qualifiés et redorer l’image de son industrie, l’une des dernières à se professionnaliser, dit-elle.

D’après Craig Pickthorne, directeur des communications du réseau OLWN, les entreprises canadiennes valorisent plus leurs employés depuis le début de la pandémie qu’auparavant. L’obtention de la certification du réseau permet aux entreprises de signaler au public cette nouvelle philosophie, explique-t-il. Les entrepreneurs peuvent utiliser le logo du réseau sur leur site Web moyennant des frais de 50 à 1000 $, selon de la taille de leur entreprise.

Cette image est encore plus importante en raison de la pénurie de main-d’œuvre qui sévit au pays. La Banque de développement du Canada évalue que 55 % des entrepreneurs ont de la difficulté à recruter les employés dont ils ont besoin. « En pleine période de pénurie de main-d’œuvre, tout le monde a plus de difficulté à recruter. Si vous pouvez vous distinguer en tant qu’employeur égalitaire, vous aurez de bien meilleures chances d’attirer des employés », explique l’économiste Armine Yalnizyan.

Inflation coûteuse

 

Le salaire minimum de 15 $ l’heure présentement offert en Ontario ne fait pas le poids, pense l’économiste, qui est associée à la fondation de justice et économie sociale Atkinson. « Qui peut vivre avec ce salaire ? » se demande-t-elle. Le salaire horaire moyen canadien n’a pas suivi l’inflation au cours des vingt-cinq dernières années, mentionne d’ailleurs Armine Yalnizyan en se basant sur des données de Statistique Canada. En février, les prix à la consommation au pays ont augmenté de 5,7 % comparativement au même moment l’année précédente, l’augmentation la plus importante depuis août 1991.

Le salaire de subsistance de 22,08 $ peut répondre à cette inflation, estime l’économiste, même si la tendance inflationniste ne sera pas permanente. Mais certains entrepreneurs qui offrent le salaire de subsistance estiment même que ce montant n’est peut-être pas suffisant. « Je pense que c’est difficile de vivre à Toronto au salaire de subsistance », dit Steve Waugh. « Vivre avec le salaire minimum doit être extrêmement difficile », poursuit-il, une opinion que partage Punam Pathak.

Malgré tout, les entreprises qui offrent le salaire de subsistance sont une minorité. Certaines compagnies ont des marges de profit trop minces et ne peuvent se permettre d’offrir un salaire horaire de 22,08 $, explique Armine Yalnizyan. Pour les autres, la décision de payer le salaire de subsistance peut reposer simplement sur les valeurs de la personne responsable, explique l’économiste.

Amber Stafford, propriétaire de l’entreprise en design de jardin Garden Party, dit vouloir valoriser plus que tout ses employés. L’obtention du badge vert du réseau OLWN ne lui importe pas autant que les avantages du salaire de subsistance. « L’important, c’est d’offrir du travail à des humains qui leur permette d’avoir suffisamment d’argent pour vivre », note l’entrepreneuse dans la trentaine. La Torontoise offre même parfois plus que le salaire de subsistance aux nouveaux employés, et ce, même si le candidat demande moins lors de l’entrevue.

Phénomène annuel

 

Chaque année, le réseau OLWN réévalue le salaire de subsistance que devront offrir les entreprises certifiées. Celles-ci ont par la suite six mois pour le mettre en application, sans quoi elles risquent de perdre leur certification, explique Craig Pickthorne. Les entrepreneurs interrogés par Le Devoir assurent qu’ils veulent continuer d’offrir le salaire de subsistance même si l’inflation fait en sorte que celui-ci doive passer au-delà de 22,08 $ en novembre 2022. « Ce sera difficile [pour certaines entreprises] lorsque le taux horaire va augmenter », admet M. Pickthorne.

Il est toutefois aussi possible que le taux diminue l’année prochaine, puisque la garde d’enfant fait partie des éléments essentiels calculés par le réseau. À la mi-mars, lors d’une visite en Ontario, le premier ministre Justin Trudeau a annoncé qu’une entente confirmant l’adhésion du gouvernement ontarien au programme de garderie à 10 $ était « imminente ». Les parents torontois paient en moyenne 1685 $ par mois (contre 175 $ à Montréal) pour faire garder leurs enfants, l’une des sommes les plus élevées au pays, a évalué le Centre canadien de politiques alternatives en 2019.

Les employeurs devraient vouloir plus d’ententes de ce genre, pense Armine Yalnizyan, puisqu’elle permet de réduire leurs dépenses, comme en témoignerait la diminution du salaire de subsistance. « Ça leur enlèverait un fardeau », dit-elle.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

À voir en vidéo