Des finances publiques (plus) saines, mais de gros défis à venir

À court terme, les finances publiques devraient bien se porter, constate l’Institut du Québec sur la base des dernières tendances.
Photo: Aless MC À court terme, les finances publiques devraient bien se porter, constate l’Institut du Québec sur la base des dernières tendances.

Si rien ne changeait, les déficits et l’endettement du gouvernement resteraient relativement maîtrisés durant les prochaines années au Québec, même après la pandémie et avec le vieillissement de la population. Mais voilà, on voudra sûrement améliorer les soins de santé et on devra impérativement faire face aux changements climatiques.

Au premier regard, c’est presque trop beau pour être vrai. Utilisant les outils de simulation économique du Conference Board du Canada, l’Institut du Québec (IDQ) arrive, dans une étude dévoilée cette semaine, à la conclusion non seulement que le gouvernement du Québec disposera brièvement d’une certaine marge de manœuvre budgétaire, mais aussi qu’après que les déficits auront recommencé à croître sous l’effet notamment du vieillissement de la population, le fardeau de son endettement sera équivalent, dans 10 ans, à ce qu’il était encore en 2019.

« Cela reste seulement des projections, mais ça illustre les efforts importants que le Québec a déployés au fil des années pour assainir ses finances publiques avec sa Loi sur l’équilibre budgétaire et la création du Fonds des générations », indique la présidente-directrice générale de l’IDQ, Mia Homsy. « En bref, ce que cela dit, c’est qu’il n’y aura pas de catastrophe budgétaire si l’on maintient le cap et qu’on ne change rien à nos façons de faire. Le problème, c’est qu’on voudra probablement apporter des changements, ne serait-ce que des améliorations en santé, et qu’on n’aura pas le choix d’en faire en matière d’accélération de la transition et d’adaptation aux changements climatiques. »

À court terme, les finances publiques devraient bien se porter, constate l’IDQ sur la base des dernières tendances. Au moment où le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, prête la dernière main au prochain budget, qu’il dévoilera mardi, le gouvernement du Québec se dirigeait vers un dernier déficit comptable (avant versement au Fonds des générations) de 1,6 milliard pour l’exercice 2022-23, après quoi il devait renouer avec de légers surplus les trois années suivantes. Ces projections tenaient compte des coûts engendrés par la pandémie, y compris ceux qui persisteront dans le temps, comme les hausses des salaires, les améliorations des politiques de soutien à l’autonomie des personnes âgées et les campagnes de vaccination dans le secteur de la santé.

Selon ce scénario de référence, ce n’est qu’à partir de 2026-2027 que les déficits reviendraient graduellement, pour frôler les 10 milliards en 2032-2033, sous l’effet, principalement, du vieillissement de la population et de ses impacts sur les dépenses de santé ou encore sur la pénurie de main-d’œuvre. Mais même à ce moment-là, et grâce notamment à la faiblesse des taux d’intérêt et à l’échelonnement de la dette, le poids du service de la dette s’élèverait, tout au plus, à 7,3 % des revenus totaux du gouvernement, soit un peu moins qu’en 2018-2019 et à des lieux de la période noire de la fin des années 1990 (16 %).

Le chemin parcouru

 

Il faut dire que le Québec en a fait du chemin en matière de contrôle des déficits et de la dette depuis l’adoption de ses lois sur l’équilibre budgétaire (1996) et sur la réduction de la dette et la création du Fonds des générations (2006). Sa dette nette reste la troisième en proportion du produit intérieur brut (39,8 %) — derrière notamment l’Ontario (41,9 %) —, mais son écart avec les autres provinces canadiennes s’est considérablement réduit, se félicitait l’économiste Louis Lévesque dans une étude sur le sujet l’automne dernier.

Cette situation a d’ailleurs incité une vingtaine d’experts, en décembre, à inviter le ministre Girard non seulement à maintenir les grands objectifs des lois en la matière tout en les modernisant, mais aussi à ne pas faire de la réduction de la dette une fin en soi. Ils lui ont rappelé que les marchés financiers et les grandes organisations internationales, comme le Fonds monétaire international, tendaient aujourd’hui à juger acceptables des niveaux d’endettement plus élevés qu’avant, notamment en raison des taux d’intérêt relativement bas. Ils ont fait valoir que, « au fur et à mesure que la dette sera réduite, d’autres objectifs, tels que la mise à niveau des services publics et les mesures nécessaires pour l’atténuation et l’adaptation aux changements climatiques, deviendront plus prioritaires », y compris sur le plan de l’équité intergénérationnelle.

La pandémie a exposé brutalement les déficiences existantes dans la livraison des services en santé, et ce, malgré des dépenses au moins aussi élevées qu’ailleurs avant la pandémie et l’engagement d’importantes dépenses supplémentaires depuis. 

 

Les changements à venir

Dans ses projections économiques, l’IDQ décrit la trajectoire d’un gouvernement du Québec qui devra notamment composer avec son fameux choc démographique, qui réduira, dans les dix prochaines années, la croissance moyenne de ses revenus à 2,83 % par an, contre 3,27 % pour les dépenses et 4,27 % seulement pour la santé.

Mais le Québec et son gouvernement devront composer avec plus que cela, a observé le Comité des politiques publiques de l’Association des économistes québécois (ASDEQ) dans son avis adressé au ministre Girard dans le cadre de ses consultations prébudgétaires. « La pandémie a exposé brutalement les déficiences existantes dans la livraison des services en santé, et ce, malgré des dépenses au moins aussi élevées qu’ailleurs avant la pandémie et l’engagement d’importantes dépenses supplémentaires depuis. »

Et que dire de la crise des changements climatiques, demande l’IDQ. « Le Québec est manifestement en train de rater ses cibles de réduction de gaz à effet de serre, on peut s’attendre à ce qu’une accélération soit nécessaire », affirme Mia Homsy. Et puis, les bouleversements du climat auront également des répercussions aussi bien sur les revenus que les dépenses de l’État, ne serait-ce qu’en matière de dommages aux infrastructures, d’électrification des transports, de coûts des soins de santé rendus nécessaires par la pollution et la canicule, de pertes de revenus agricoles et forestiers en raison de la sécheresse, mais peut-être aussi de nouvelles exportations d’électricité propre et de produits de nouvelles filières économiques vertes.

Or, non seulement le gouvernement ne tient pas compte de la plupart de ces futurs facteurs climatiques et économiques dans ses plans budgétaires, mais les risques qu’ils représentent n’y sont même pas estimés ni présentés, déplorait au début de l’année l’IDQ, dans une autre de ses études. On y citait en exemple la Colombie-Britannique, qui a commencé à prévoir dans ses budgets une provision liée aux changements climatiques.

Des propositions

 

Ces nombreux défis qui attendent le Québec et qui compliqueront la vie de ses ministres des Finances commandent qu’on s’y attaque sans plus attendre avant qu’ils ne fassent déraper l’économie et les finances publiques, préviennent les experts.

Sur le front économique et de la pénurie de main-d’œuvre, cela devrait entre autres passer, selon l’ASDEQ, « par une révision systématique des interventions gouvernementales en développement économique afin de remplacer les critères reliés à la création d’emplois par des critères reliés à la création de richesse ». Déjà fortement taxés, les Québécois pourraient le rester autant, mais de façon moins nuisible à la croissance, ajoute-t-on, si l’on recourait moins à l’impôt sur le revenu et plus aux taxes à la consommation. Des taxes supplémentaires sur la pollution constitueraient aussi un précieux allié au virage vert, même si leurs recettes étaient automatiquement retournées dans les poches des contribuables.

Pour l’IDQ, il s’agit d’investir beaucoup plus non seulement dans l’automatisation et les technologies numériques, mais aussi dans l’éducation des jeunes et la formation continue des travailleurs.

Mia Homsy presse le gouvernement de se méfier de l’embellie économique et financière qui se présentera brièvement à lui. « On a assez de défis devant nous pour ne pas gaspiller la marge de manœuvre dont on dispose à court terme en se laissant distraire par des enjeux plus ponctuels ou électoralistes. On a bien fait les dernières années, il ne faudrait pas perdre de vue le long chemin semé d’embûches qui nous attend. »



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