Québec tarde à simplifier la venue de certains travailleurs temporaires très demandés

À l’heure actuelle, faire venir un travailleur étranger est un processus qui peut prendre jusqu’à un an.
Photo: Adil Boukind Le Devoir À l’heure actuelle, faire venir un travailleur étranger est un processus qui peut prendre jusqu’à un an.

Le gouvernement Legault peine à tenir ses promesses pour amener des renforts de l’étranger à un Québec en pénurie de main-d’œuvre. Le Devoir a appris que des métiers peu spécialisés mais faisant l’objet d’une forte demande ne se trouvent pas, comme cela était prévu, sur la nouvelle liste des professions ayant accès au traitement simplifié pour l’octroi d’un permis de travail temporaire, ce qui inquiète les employeurs.

Ainsi, 37 professions de niveau C, selon la classification nationale des professions, comme chauffeurs de transport, manutentionnaires et opérateur de machinerie lourde, ne figurent toujours pas sur cette liste publiée le 24 février dernier bien que Jean Boulet, ministre de l’Immigration et du Travail, eût annoncé il y a quatre mois qu’elles y seraient.

Soumises à une très forte demande, les professions de préposés aux bénéficiaires, aides-infirmières et aides-soignantes ne sont pas non plus sur la liste. Selon le site Internet du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, les « travaux [pour ajouter ces professions de niveau C] se poursuivent avec le gouvernement fédéral ».

Dans d’autres secteurs en forte pénurie de main-d’œuvre, certaines professions demandant un peu plus de qualifications (niveau B) ont carrément été retirées de la liste, ce qui suscite l’incompréhension tant chez les employeurs que chez les firmes de recrutement et spécialistes en immigration. « J’ai été surprise de voir que le poste de superviseur des ventes avait été supprimé de la liste », souligne Béatrice Lemay, avocate en immigration chez Immétis. Plusieurs de ses clients sont des entreprises dans le domaine du commerce au détail, un secteur où les postes de caissiers, de vendeurs et de commis aux ventes sont très difficiles à pourvoir. « Il y a de l’incompréhension des deux côtés. C’est pourtant un secteur avec une grosse pénurie de main-d’œuvre et on s’est retrouvés avec encore moins de solutions », note-t-elle.

La profession de boulanger-pâtissier devait être rajoutée à la liste, mais elle n’y est finalement pas, bien que plusieurs propriétaires de boulangeries aient dénoncé un grave problème de recrutement l’an dernier dans Le Devoir. D’autres professions de catégorie B, comme surveillant de transport routier ou dessinatrice de mode, attendent aussi d’être réhabilitées sur la liste.

Au total, tous niveaux confondus, 71 professions, considérées comme « en déficit important de main-d’œuvre » par Québec et la Commission des partenaires du marché du travail, devaient être ajoutées sur la liste du traitement simplifié, dont la moitié avait été retirée de la liste par le gouvernement Legault lui-même.

Délais trop longs

 

À l’heure actuelle, faire venir un travailleur étranger est un processus qui peut prendre jusqu’à un an. Il faut d’abord que l’employeur fasse une étude d’impact sur le marché du travail afin de prouver qu’il comble un réel besoin et qu’aucun Canadien n’est disponible pour l’emploi. Cette démarche, qui coûte 1000 $ par travailleur qu’on veut faire venir, peut prendre de quatre à cinq mois. Une demande de permis de travail met autant de temps à être traitée par le fédéral.

De plus, l’employeur doit aussi avoir préalablement affiché pendant au moins un mois le poste et démontrer que personne ici n’a répondu à l’appel. Cette dernière démarche n’est toutefois pas obligatoire si la profession en question figure sur la liste de traitement simplifié. Celle-ci permet également à un employeur de faire venir autant de travailleurs qu’il veut et d’octroyer des contrats de 36 mois au lieu de 24, ce qui peut faciliter l’accès à la résidence permanente.

Ho Sung Kim, vice-président d’AURAY Sourcing Immigration, explique que la déception a été grande chez certains de ses clients qui attendaient impatiemment ces changements qui devaient contribuer à réduire les délais pour faire venir des travailleurs étrangers temporaires. « Je vois mal pourquoi on attend autant », estime-t-il. Selon lui, même si ça débloquait rapidement, il est déjà trop tard pour que les employeurs puissent faire venir des travailleurs pour la saison estivale. « Ça n’irait pas avant 2023. » Il aurait fallu que les changements à la liste soient faits à l’automne dernier, a-t-il ajouté.

Problèmes informatiques

 

Le ministre Jean Boulet dit avoir été informé que, si la trentaine de professions de niveau C tarde à être ajoutée à la liste, c’est qu’Emploi et Développement social Canada, qui est responsable du Programme des travailleurs étrangers temporaires, « a rencontré des enjeux informatiques » [sic]. Il demeure vague sur l’échéancier, indiquant qu’Ottawa devrait être en mesure de respecter « au cours des prochaines semaines » l’entente de principe conclue en août dernier, et qui a été annoncée de manière plus détaillée par le ministre le 1er novembre.

Même si on a des assouplissements et un traitement simplifié, c’est réduire le délai de traitement du permis de travail qui va aider les entreprises

 

Lors de cette dernière annonce faite il y a quatre mois, le ministre Boulet affirmait au Devoir que ces assouplissements représentaient « la plus grande avancée du Québec en matière d’immigration temporaire » depuis 1991. Des quatre assouplissements négociés, deux ont déjà été mis en œuvre : l’exemption de l’affichage pour certaines professions demandant peu de qualifications (niveau D) a été réalisée en décembre dernier, et la hausse du seuil de 10 à 20 % de travailleurs étrangers permis pour les entreprises de certains secteurs, notamment le commerce de détail, les soins de santé et hébergement, est entrée en vigueur un mois plus tard.

Selon Ho Sung Kim, le « vrai » problème demeure les trop grands délais de traitement du gouvernement fédéral, qui gère le Programme des travailleurs étrangers temporaires. « Même si on a des assouplissements et un traitement simplifié, c’est réduire le délai de traitement du permis de travail qui va aider les entreprises. Parce que leur besoin de main-d’œuvre est déjà pour hier. »

Interrogé sur ses « problèmes informatiques », Emploi et Développement social Canada s’est contenté d’indiquer qu’il « demeure déterminé à travailler avec le Québec pour aider la province à répondre à ses besoins en main-d’œuvre tout en garantissant les droits et la protection des travailleurs ».

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