Périls dans l’industrie de la mode locale

La designer Olivia Mansveld
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La designer Olivia Mansveld

Alors que des boutiques de mode locales sont en difficulté en raison de la pandémie, de petits designers québécois pâtissent de la situation. Certains remettent en question un modèle d’affaires qui contribue à les fragiliser.

Le 2 mars, la boutique montréalaise Station Service, réputée pour mettre en valeur les designers locaux, a annoncé publiquement sa fermeture définitive, soulevant de l’empathie et de la consternation de la part de la clientèle. Une vingtaine de créateurs étaient quant à eux sous le choc, car le magasin leur devait une somme totale qu’ils évaluent à plus d’une dizaine de milliers de dollars, dont ils ne verront sans doute jamais la couleur.

Olivia Mansveld, du studio Olive Rose, est l’une de ces designers. Elle crée entièrement chez elle des hauts colorés, souvent à partir de matériaux réutilisés. Elle a commencé à faire affaire avec Station Service en novembre dernier dans le cadre de la boutique éphémère du temps des Fêtes nommée La Petite Station, qui recrutait pour l’occasion de nouveaux designers.

« J’étais très excitée, car c’était ma première occasion de vendre plusieurs morceaux en même temps dans une boutique de Montréal », raconte la designer débutante, au milieu de son atelier rempli de bobines de fils et de chandails en patchwork.

Pour participer à l’événement, elle devait débourser 75 $ de frais d’inscription. Selon le contrat qu’elle a signé, 50 % du prix de vente lui serait remis, alors que l’autre 50 % reviendrait à la boutique. Elle ne serait payée que pour les pièces vendues, une fois l’événement terminé, et devrait récupérer les pièces restantes sans compensation.

Cette manière de procéder s’appelle la consignation et est assez courante dans les petites boutiques de mode au Québec. Elle permet aux propriétaires de boutiques d’offrir des collections aux consommateurs, même si elles n’ont pas les liquidités nécessaires pour les acheter ou qu’elles ne veulent pas prendre ce risque. Certains designers approvisionnent des boutiques de cette manière tout au long de l’année.

Pour sa part, Mme Mansveld était heureuse d’avoir trouvé preneur pour une douzaine de morceaux dans le cadre de La Petite Station. Malheureusement, elle n’a jamais reçu son dû.

Des retards depuis des mois

Ce que Mme Mansveld ne savait pas, c’est que bon nombre de créatrices subissaient elles aussi d’importants retards de paiement de la part de Station Service depuis de nombreux mois. L’une d’elles est Mercedes Morin, qui travaille avec sa mère dans un atelier lumineux de la rue Fullum. Mme Morin vendait ses vêtements rétro chics chez Station Service depuis environ cinq ans, aussi en consignation.

C’est à partir du déménagement de la boutique dans un local plus grand, au printemps 2021, que la designer a commencé à constater des retards, parfois de plusieurs mois. « À la mi-septembre, j’hésitais à lui faire d’autres livraisons, j’étais tannée des retards, mais je lui ai fait un gros re-stock », raconte Mme Morin.

Le 2 mars, quelques heures avant l’annonce officielle sur les réseaux sociaux, les designers ont reçu un courriel de la propriétaire de la boutique, Raphaëlle Bonin, leur annonçant la faillite de l’entreprise. Elles ont maintenant peu espoir d’être payées. La Loi sur la faillite et l’insolvabilité fait en sorte que les créanciers garantis, généralement des prêteurs et des banquiers, sont payés en premier. Il ne reste habituellement que des miettes pour les fournisseurs.

La propriétaire de Station Service n’a pas souhaité répondre aux questions du Devoir pour l’instant. « Recontactons-nous lorsque j’aurai assez de recul pour bien répondre à vos questions et lorsque les procédures en cours seront complétées », a indiqué Mme Bonin par courriel.

Formule décriée

Le cas de Station Service a mis en lumière la vulnérabilité des créateurs face au modèle répandu de consigne, croient de nombreux designers lésés interviewés. « On assume tous les frais, soit le tissu, la main-d’œuvre, notre loyer. Il y a toujours le risque de se faire retourner le stock à la fin, déplore Mercedes Morin. Si en plus on doit se demander si la boutique va fermer la semaine prochaine, c’est encore plus risqué. »

Plusieurs designers rapportent qu’en consignation, des items disparaissent parfois de l’inventaire ou leur reviennent endommagés. Même si elles reconnaissent que la consignation peut permettre à de petits designers de se faire découvrir, les créateurs estiment que le modèle d’achat de collection est plus équitable. Elle permet de mieux prévoir les productions et de se faire payer à la livraison, souligne Marie-Christine Fortier, d’Esser Studio, qui a elle aussi un compte non payé avec Station Service.

« La consignation est un modèle d’affaires qui n’est pas du tout viable, qui met en péril les entreprises », affirme Mme Fortier. Elle fait remarquer que bon nombre de consommateurs portent ses créations sans savoir qu’elle n’a jamais été payée.

« La meilleure façon d’acheter local et de s’assurer que les sous vont dans les poches de la marque, c’est d’aller directement sur son site Web », juge Mme Fortier.

Des boutiques crient aussi à l’aide

D’autres boutiques de mode disent être en situation précaire. Les confinements successifs et les fermetures partielles et complètes ont forcé la fermeture de la boutique Miljours le mois dernier. Sa propriétaire, Marie-Anne Miljours, n’a pas eu droit aux subventions fédérales étant donné qu’elle n’avait ouvert que quelques mois avant la pandémie. « Les gens t’oublient, ils perdent leurs habitudes, ils sortent moins de chez eux », déplore-t-elle.

La propriétaire de la boutique Evelyne, Evelyne Shannon Drouin, dit ne pas savoir si son entreprise pourrait survivre à un autre mauvais mois. Or, elle vend environ la moitié de sa marchandise en consignation. « Je reçois des messages constamment de mes fournisseurs, qui demandent quand je pourrai les payer. Mais je me rends compte que j’ai de la difficulté à payer mon loyer. Je sais qu’il y en a d’autres qui sont dans ma situation et qui n’ont pas payé les designers. Tout le monde capote un petit peu », poursuit-elle.

Marie-Anne Miljours et Evelyne Shannon Drouin plaident pour que les consommateurs encouragent les boutiques locales et pour que des subventions viennent directement au secours de l’industrie de la mode. « Les petits commerces font l’énergie et la saveur de la ville », soutient Mme Miljours.

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