Yoshua Bengio reçoit la Légion d’honneur française

Le chercheur de l’Université de Montréal est considéré comme l’un des pères fondateurs de l’intelligence artificielle aux côtés de son compatriote Yann LeCun et du Britannique Geoffrey Hinton.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le chercheur de l’Université de Montréal est considéré comme l’un des pères fondateurs de l’intelligence artificielle aux côtés de son compatriote Yann LeCun et du Britannique Geoffrey Hinton.

Yoshua Bengio a reçu lundi après-midi les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur de France pour souligner son apport scientifique et son engagement humanitaire. Le chercheur établi au Québec est considéré comme l’un des pères fondateurs de l’intelligence artificielle aux côtés de son compatriote Yann LeCun et du Britannique Geoffrey Hinton.

« Je ne l’attendais pas du tout, celui-là », s’est exclamé au Devoir l’heureux scientifique un peu avant la cérémonie officielle. Professeur et chercheur à l’Université de Montréal depuis 2002, Yoshua Bengio a obtenu son doctorat en informatique à l’Université McGill en 1991. Il a vécu en France jusqu’à l’âge de 12 ans. « Mes parents ont émigré du Maroc pour étudier à l’université en France, et c’est là où mon frère et moi sommes nés », explique-t-il.

« Il faut faire attention à ce que ce genre de prix ne nous monte pas à la tête ! » blague le distingué professeur. On peut dire qu’il en a vu d’autres. Il a été reconnu à quelques reprises pour son rôle de pionnier en intelligence artificielle. Cela lui a d’ailleurs valu le prix A. M. Turing de 2018, généralement considéré comme le prix Nobel de l’informatique, avec justement ses collègues Geoffrey Hinton et Yann LeCun. « Le Turing, c’est vraiment gros dans la communauté scientifique, mais pour le reste du monde, c’est la Légion d’honneur qui fait le plus réagir. »

Le bien commun

 

Des trois comparses scientifiques, seul M. Bengio conserve actuellement une certaine distance par rapport aux géants technologiques qui investissent actuellement le plus massivement dans le développement de l’intelligence artificielle (IA). MM. LeCun et Hinton sont respectivement responsables de la recherche en IA pour Meta (l’ex-Facebook) et Alphabet (la société mère de Google).

Yoshua Bengio s’est plutôt impliqué très activement ces six dernières années dans le développement d’un écosystème entrepreneurial misant sur les applications logicielles pouvant découler de la recherche dans ce secteur : vision par ordinateur, interprétation automatisée de mégadonnées, reconnaissance du langage, etc.

Le professeur au Département d’informatique et de recherche opérationnelle de l’Université de Montréal est également fondateur et directeur scientifique de Mila, un institut québécois de recherche en intelligence artificielle. Il est directeur scientifique du centre de recherche en mégadonnées montréalais IVADO. Il est Fellow de la Royal Society de Londres et de la Société royale du Canada en plus d’être Officier de l’Ordre du Canada.

L’ambassadrice de France au Canada, Kareen Rispal, qui a donc remis ce qui s’avère la plus importante distinction française à Yoshua Bengio, a surtout voulu souligner le côté humaniste de sa démarche, qui est axée sur la technologie au service du bien commun et du développement durable. Par son implication dans la rédaction de ce qui est devenu la Déclaration franco-canadienne sur l’intelligence artificielle, Yoshua Bengio a par ailleurs contribué à renforcer la relation entre la France et le Canada, ce qui est également reconnu.

Le meilleur est à venir

Une telle reconnaissance survient souvent à la fin d’une carrière. Le chercheur montréalais voit manifestement celle qui lui est faite comme un stimulant pour la suite de la sienne. Dans le secteur technologique, l’intelligence artificielle a un peu eu l’air d’une mode passagère ces dernières années, au même titre que les cryptomonnaies le sont ces jours-ci. C’est vite balayer sous le tapis toute la recherche universitaire qui continue de se faire dans ce domaine, y compris au Québec, selon lui.

Déjà en 2016, Yoshua Bengio avertissait que les résultats concrets de toute cette recherche n’arriveraient pas tous du jour au lendemain. « L’IA est un investissement à long terme, c’est quelque chose face à quoi le milieu des affaires québécois est peut-être un peu frileux. » En fait, le Canada et le Québec ont peut-être erré en matière d’IA, ajoute-t-il.

La stratégie nationale visait à stimuler la création d’entreprises alors qu’elle aurait pu en faire plus pour la découverte de nouvelles solutions visant à rendre plus performants les secteurs de la santé, de l’éducation et de l’environnement. Le privé fait moins de recherche-développement dans ces secteurs qui sont coûteux pour les gouvernements. Y favoriser l’innovation pourrait être à terme plus bénéfique pour l’État et la société que pour les entreprises.

Ce sont d’ailleurs trois secteurs où M. Bengio espère voir des percées majeures grâce à l’IA. Celle-ci pourrait notamment aider à créer des antibiotiques venant à bout des bactéries les plus résistantes, ou à fabriquer des matériaux capables de capter le carbone dans l’atmosphère, illustre-t-il.

Face à des enjeux comme le climat et les maladies, « il n’y a pas de panacée », nuance le chercheur, qui croit tout de même que le meilleur est à venir. En intelligence artificielle tout particulièrement.

S’il a raison, on sera bientôt à court de distinctions pour l’en féliciter !

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