La parité fragile des milieux de travail

Shirin Emadi-Mahabadi est étudiante à la maîtrise en administration des affaires et cosignataire de l’étude.
Jacques Nadeau Le Devoir Shirin Emadi-Mahabadi est étudiante à la maîtrise en administration des affaires et cosignataire de l’étude.

« Deux fois plus vulnérable que les emplois masculins face aux retombées économiques de la pandémie », la place des femmes dans le monde du travail est « de plus en plus menacée », indique une étude évaluant les effets de la crise sanitaire sur l’inclusion au travail. Face aux statistiques alarmantes, les deux auteurs de l’Université de Concordia voient une occasion de changement, à condition que les entreprises répondent à l’appel.

D’après un rapport de la Banque Royale du Canada, publié en 2021, « 12 fois plus de femmes que d’hommes ont dû s’absenter du travail pour s’occuper de leurs enfants » pendant la pandémie. En conséquence, nombreuses sont celles qui ont démissionné, tandis que d’autres, ne bénéficiant pas d’un environnement de travail adéquat, ont perdu leur emploi.

Si plusieurs entreprises appliquent depuis longtemps des politiques visant l’intégration et la diversité, la firme américaine McKinsey estimait déjà avant la pandémie que les efforts n’étaient pas suffisants. Aujourd’hui, « les immenses pertes d’emploi subies par les femmes pendant la COVID-19 pourraient avoir effacé des décennies de travail pour favoriser l’égalité des genres », craignent les chercheurs Steven Appelbaum et Shirin Emadi-Mahabadi, qui ont cosigné l’étude.

S’ajoutant aux contraintes familiales, « les fermetures forcées pendant la pandémie ont fait énormément souffrir certains secteurs, comme la restauration, la vente et le service à la clientèle, ainsi que les emplois de bureau moins qualifiés », des domaines où les femmes et autres minorités sont « disproportionnellement représentées », peut-on lire dans l’étude.

« Il faut récompenser ces femmes qui ont survécu à la COVID-19, pas à la maladie, mais à cette période passée à jongler entre les enfants, le travail à temps plein et les grands-parents, estime le professeur Steven Appelbaum, qui a supervisé l’étude. Je ne parle pas d’argent, mais d’occasions de carrière. »

Reconnues pour leurs atouts tels que « l’intuition, la sympathie et la compréhension », les femmes se verraient attribuer des rôles d’importance seulement en cas de crise, les emplois plus prospères étant confiés aux hommes. Pourtant, les femmes « ont des traits [de caractère] incroyables, mais pas seulement. Elles ont aussi des compétences », souligne M. Appelbaum.

Transformer la crise en occasion

« Les entreprises doivent se demander “Où allons-nous maintenant ? Allons-nous permettre que l’égalité des genres stagne, qu’elle régresse, ou allons-nous agir pour l’améliorer ?”» avance Shirin Emadi-Mahabadi, qui, en menant la recherche, a vu dans la situation actuelle une occasion de changement.

La recommandation des chercheurs ? Permettre le télétravail. Une solution, à court terme, qui faciliterait la réintégration au monde du travail pour les femmes ayant dû « quitter leur emploi, ou déménager loin de la ville ». Un retour forcé et soudain au bureau, dans leur cas, serait très difficile.

« Notre message n’est pas que les femmes doivent rester à la maison, précise l’étudiante à la maîtrise en administration des affaires. Il devrait y avoir une certaine flexibilité et une compréhension de leur situation personnelle pour leur permettre de revenir sur le marché du travail », ajoute-t-elle.

Les entreprises doivent se demander “Où allons-nous maintenant ? Allons-nous permettre que l’égalité des genres stagne, qu’elle régresse, ou allons-nous agir pour l’améliorer ?”

Souhaitant lui aussi un changement, M. Appelbaum, formule une mise en garde. « Les organisations peuvent parler d’inclusion, mais en parler est différent de faire quelque chose à ce sujet. » Le risque est qu’après la pandémie, la recherche de profit devienne une priorité, au détriment de l’inclusion.

Se penchant également sur les enjeux économiques, Mme Emadi-Mahabadi sonne l’alarme. Si aucune mesure n’est prise, le PIB mondial pourrait chuter, d’ici 2030, de 1000 milliards de dollars de plus que si la pandémie touchait autant les femmes que les hommes, citant à nouveau le rapport de McKinsey.

« Ce n’est pas seulement un enjeu en Amérique du Nord, conclut Shirin Emadi-Mahabadi. Le départ de toute cette main-d’œuvre va avoir un impact mondial. […] Nous devons nous demander quelle est la voie à suivre maintenant. Que pouvons-nous faire au lieu de laisser couler ? Voici les faits, voici la recherche. Que faisons-nous maintenant ? »

Ce contenu est réalisé en collaboration avec l’Université Concordia.

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