Moscou progressivement mis au ban de la finance mondiale

Frappée de diverses sanctions depuis 2014, la Russie a stratégiquement privilégié le marché intérieur pour sa dette.
Photo: Alexander Nemenov Agence France-Presse Frappée de diverses sanctions depuis 2014, la Russie a stratégiquement privilégié le marché intérieur pour sa dette.

Dette publique « spéculative », Bourse fermée, départ en catastrophe des investisseurs internationaux… Une semaine après l’introduction des sanctions occidentales en réaction à l’invasion de l’Ukraine, la finance russe sent le soufre.

« La Russie est devenue totalement ininvestissable », a reconnu jeudi Vincent Mortier, directeur des investissements du numéro un européen de la gestion d’actifs, Amundi, au cours d’une conférence adressée à ses clients. « Il n’y a plus de marché » en Russie, affirme-t-il.

Le déclassement de la dette russe par les agences de notation dans la catégorie des placements spéculatifs a enfoncé le clou des sanctions : Moody’s, Fitch et S&P Global considèrent désormais que Moscou est susceptible de ne pas pouvoir rembourser sa dette. Dernière en liste, l’agence de notation financière S&P Global Ratings a abaissé jeudi la note accordée à la Russie à « CCC- » et a prévenu le pays qu’elle pourrait la dégrader encore dans la mesure où les sanctions imposées accroissent le risque de non-remboursement de la dette.

Les agences surveillent une éventuelle aggravation des sanctions occidentales et n’excluent pas d’abaisser encore la note russe. Or, plus cette note sera basse, moins les prêteurs feront confiance au pays et moins celui-ci pourra emprunter de l’argent à des taux d’intérêt raisonnables.

Moscou n’a pas versé mercredi les intérêts dus aux investisseurs étrangers qui détiennent de la dette d’État en rouble, ont rapporté les médias russes, continuant à rémunérer pour l’heure ceux en devises.

Selon les agences de notation, les sanctions contre le système financier russe pourraient non seulement empêcher techniquement le pays de rembourser les échéances qui arrivent à terme dès la mi-mars, mais soulèvent aussi des inquiétudes quant à la bonne volonté du pays de servir sa dette. Un défaut de paiement de Moscou serait une première depuis 1998.

Possible défaut technique

 

En gelant les actifs de la banque centrale russe et en excluant certaines banques du système de messagerie SWIFT, clé de la finance internationale, les pays occidentaux ont rendu le remboursement de la dette russe, notamment en devises, techniquement complexe.

« La Russie a des échéances importantes à la mi-mars, le remboursement de 700 millions de dollars. Ce n’est pas énorme, mais comme une partie des actifs ont été gelés, notamment ceux de la banque centrale, cela pose le risque du défaut à cause du manque d’accès au dollar », souligne Alexandre Baradez, analyste à IG France.

Selon lui, l’abaissement de la note russe « n’est pas lié à la capacité financière du pays », dont la dette représente une faible part du PIB, mais aux contraintes liées aux sanctions. Celles-ci visent à empêcher les investisseurs occidentaux d’acheter de la nouvelle dette russe. Elles rendront ainsi plus compliqué le refinancement de la Russie, même si actuellement, les investisseurs étrangers ne détiennent qu’un peu plus d’un quart de l’encours d’obligations russes, selon les données de l’agence Bloomberg.

Frappée de diverses sanctions depuis 2014, la Russie a en effet stratégiquement privilégié le marché intérieur pour sa dette.

 

Délestage massif

La Bourse de Moscou est fermée depuis plusieurs jours, mais la saignée frappe aussi les entreprises russes ayant des titres cotés sur les marchés internationaux.

 

La première banque du pays, Sberbank, le géant pétrolier Loukoïl et le mastodonte gazier Gazprom se sont ainsi effondrés ces derniers jours et ne valaient plus que quelques cents mercredi soir à la Bourse de Londres. Cette dernière a finalement suspendu jeudi la cotation d’une vingtaine d’entreprises russes.

Le Nasdaq américain a également interrompu les échanges sur plusieurs titres d’entreprises de taille modeste.

Le plus gros fonds souverain au monde, celui de la Norvège, a estimé pour sa part jeudi que la valeur de ses actifs en Russie avait été divisée par dix.

 

Plusieurs grands gestionnaires d’indices internationaux, dont MSCI et FTSE Russell, ont par ailleurs annoncé la sortie des entreprises russes de leurs indices boursiers, très suivis dans le monde, accélérant les troubles pour ces groupes.

« On a allégé tout ce que l’on pouvait », affirme Vincent Mortier, bien que la loi russe empêche les investisseurs étrangers de se délester de leurs titres pour le moment. « Le sens de l’Histoire, c’est que la Russie sorte de tous les portefeuilles détenus par des clients occidentaux », ajoute-t-il. Amundi a lui-même suspendu les souscriptions et les rachats pour quatre fonds exposés à la région.

À voir en vidéo