Le double tranchant des sanctions économiques

Des bombardements sur la ville de Tchouhouïv, dans l’est  de l’Ukraine,  ont touché  un immeuble  résidentiel jeudi.
Aris Messinis Agence France-Presse Des bombardements sur la ville de Tchouhouïv, dans l’est de l’Ukraine, ont touché un immeuble résidentiel jeudi.

Les sanctions économiques visant la Russie pourraient aussi coûter cher à plusieurs pays européens et renforcer le partenariat entre la Russie et la Chine.

Tandis que les membres de l’Union européenne se concertent pour imposer des sanctions économiques plus lourdes à l’endroit de la Russie, ils doivent considérer les effets négatifs qu’elles peuvent avoir sur leur propre économie. « Il est tôt pour savoir quelle va être la réponse complète des autorités européennes, mais forcément, il va y avoir un coût pour les pays occidentaux, même s’il sera moins grand que pour la Russie », résume Arthur Silve, professeur au Département d’économie de l’Université Laval.

L’Union européenne est effectivement le premier partenaire économique de la Fédération russe, représentant 37,3 % des échanges commerciaux du pays en 2020, selon la Commission européenne. De son côté, la Russie est la 11e économie mondiale si on considère son produit intérieur brut (PIB), à peine plus élevé que celui de l’Espagne. Elle est le 5e partenaire commercial de l’Union européenne, qui représente 4,8 % de ses échanges.

Il va y avoir un coût pour les pays occidentaux, même s’il sera moins grand que pour la Russie

 

Leur commerce est toutefois très stratégique. Toujours selon la Commission européenne, 26 % des importations de pétrole et 40 % des importations de gaz naturel de l’Union européenne proviennent de la Russie. « C’est une interdépendance, puisque l’Europe centrale est complètement dépendante du gaz de la Russie, et l’Europe de l’Ouest en bonne partie », souligne Magdalena Dembinska, professeure de science politique à l’Université de Montréal.

L’Allemagne a annoncé il y a quelques jours la suspension du projet du pipeline de gaz naturel Nord Stream 2, qui la relie à la Russie grâce à des investissements massifs. Pendant combien de temps le projet restera-t-il bloqué ? Le gazoduc Nord Stream 1, déjà en fonction, pourrait-il être aussi arrêté ? Si c’était le cas, l’Europe se priverait annuellement de 55 milliards de mètres cubes de gaz naturel, si on en croit le site Internet de la compagnie Gazprom.

« Du point de vue de l’Europe, il est difficile de se tourner vers d’autres sources d’approvisionnement, comme la Norvège, car il n’y a pas nécessairement d’infrastructures pour amener ce gaz et le distribuer », explique Mme Dembinska.

Une limitation de l’approvisionnement en gaz compromettrait potentiellement la transition énergétique de l’Allemagne en la forçant à poursuivre l’utilisation de sources plus polluantes, comme le charbon.

Sanctions peu efficaces

Les sanctions économiques imposées par l’Europe depuis l’annexion de la Crimée en 2014 ont eu des effets négatifs sur son économie, mais n’ont pas incité la Russie à reculer. Qu’est-ce qui pourrait faire une différence cette fois-ci ?

Le professeur Arthur Silve mentionne l’idée de couper les banques russes du système SWIFT, un protocole de messagerie sécurisée utilisé dans les échanges financiers entre banques. « Ça serait très compliqué pour la Russie d’y faire face, puisqu’une grande partie des transferts passent par ce système, estime M. Silve. Mais il y a en Europe des milliards de dollars de dette russe détenus par les banques européennes, et les intérêts sur cette dette ne seraient plus payés, au moins pendant la durée des sanctions. C’est donc un vrai coût à payer pour l’Europe. »

M. Silve se demande si les populations occidentales sont prêtes à payer, alors que la tactique de Vladimir Poutine est de « vérifier jusqu’où elles sont capables de résister ».

Le professeur d’économie souligne par ailleurs que la Russie a accumulé un véritable « trésor de guerre » via un fonds d’investissement national, dans lequel se trouve une réserve de près de 200 milliards de dollars américains.

« Ça rend la Russie indépendante du financement externe et du refinancement de la dette qui est bloquée officiellement par Biden depuis deux jours. Mais ça fait depuis trois ans que les Russes n’ont pas émis de dette en dollars sur les marchés internationaux, donc ils sont assez indépendants des sanctions qui ont été mises en œuvre », a dit M. Silve.

Se tourner vers la Chine

Autant pour exporter son gaz et son pétrole que pour contourner des sanctions financières, que Moscou a pu voir venir, la Russie peut aussi se tourner vers la Chine, croit l’ancien ambassadeur du Canada en Chine Guy Saint-Jacques. Ce pays est déjà un partenaire commercial très important, loin devant les États-Unis.

Si leurs relations n’ont pas toujours été un long fleuve tranquille, les deux pays se sont beaucoup rapprochés, pour atteindre ce qui serait un sommet. En évitant de condamner l’invasion russe, la Chine rompt d’ailleurs avec ses valeurs de protection de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, souligne M. Saint-Jacques. Ce dernier croit même que Vladimir Poutine aurait écouté une demande de la Chine de ne pas envahir l’Ukraine avant la fin des Jeux olympiques de Pékin.

« Les compagnies chinoises toutefois vont devoir faire attention, parce que les Américains vont surveiller attentivement les compagnies qui vont vouloir contrevenir aux sanctions. Ça a été la source du problème avec Huawei, qui avait contrevenu aux sanctions contre l’Iran. Il va falloir que ce soit une approche calibrée de la part de la Chine », analyse M. Saint-Jacques.

Les dirigeants chinois vont aussi surveiller avec intérêt la vigueur des réactions occidentales face à l’invasion russe pour ajuster leur politique envers Taiwan, souligne l’ancien ambassadeur. Si elles ne sont pas très sévères, ils pourraient être tentés d’adopter une approche plus belliqueuse envers l’île, qu’ils souhaitent ramener sous leur contrôle depuis des décennies.

 


Une version précédente de ce texte indiquait que le «trésor de guerre» russe s'élevait à près de 200 000 milliards de dollars. Le montant est plutôt de près de 200 milliards de dollars. 

 

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