Les tensions en Ukraine tirent le prix des grains et des aliments vers le haut

La demande de grains et de céréales en provenance du Canada et des États-Unis devrait augmenter.
Photo: Kayle Neis La Presse canadienne La demande de grains et de céréales en provenance du Canada et des États-Unis devrait augmenter.

L’escalade des tensions entre l’Ukraine et la Russie, deux poids lourds agricoles, tire les prix des grains et des céréales vers le haut, laissant présager une augmentation encore plus marquée des prix des aliments qu’on retrouve sur nos tablettes.

« Sur les marchés, l’incertitude a un impact sur les contrats à terme [des denrées agricoles] depuis la fin de novembre », constate Sylvain Charlebois, directeur du laboratoire d’analyse agroalimentaire de l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse.

Les contrats à terme sont ces engagements fermes de livraison de commodités — dans le cas présent, des denrées agricoles — dont les prix sont fixés à l’avance. « On le voit déjà, certaines denrées sont négociées à la hausse depuis l’automne, ce qui a des répercussions sur le coût des produits utilisés dans la transformation alimentaire », précise M. Charlebois.

« Et au Canada, on fait beaucoup de transformations alimentaires, donc c’est certain que ça a et que ça va avoir des répercussions. Mais dans les faits, l’impact pourrait être encore plus considérable dans d’autres pays, là où la consommation de produits bruts est plus importante », ajoute M. Charlebois.

Grenier à blé

Les craintes sont effectivement palpables à la Bourse de Chicago, où on négocie ces contrats à terme. Lundi, à la suite de la reconnaissance de l’indépendance de territoires séparatistes en Ukraine par le président russe, Vladimir Poutine, leur valeur a bondi de 2 %. Depuis l’automne, le prix du boisseau de blé, par exemple, chatouille des sommets qui n’ont pas été observés depuis près d’une décennie. Et pour cause : l’Ukraine et la Russie totalisent ensemble 29 % des exportations mondiales de céréales, près de 20 % de la production de maïs et 80 % des exportations d’huile de tournesol.

À la fin de janvier, l’économiste à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture Monika Tothova résumait ainsi la situation à l’agence de presse russe Tass : « L’impact réel des tensions [entre la Russie et l’Ukraine] dépendra de la durée des tensions et de leur évolution. S’il y a une détérioration de la situation globale avec un impact important sur la production, la logistique d’exportation, etc., les répercussions sur les marchés mondiaux du blé seront considérables. »

« L’Ukraine, c’est le grenier à blé de l’ex-URSS », rappelle l’agroéconomiste Nicolas Mesly. À titre de journaliste, il a sillonné le pays en 2013 dans le cadre d’une série de reportages : « C’est une terre qui est excellente, riche, l’une des meilleures au monde, propice à l’agriculture. C’est ce qui fait que l’Ukraine s’est imposée comme un acteur majeur dans le commerce international des grains. »

Du coup, les difficultés d’approvisionnement provenant de la région de la mer Noire — où un nombre croissant de navires craignent de naviguer à cause des tensions — « vont inévitablement créer un effet domino à l’échelle mondiale », poursuit-il. La demande de grains et de céréales en provenance du Canada et des États-Unis — respectivement deuxième et troisième producteurs à l’échelle mondiale — devrait augmenter.

L’Ukraine s’est imposée comme un acteur majeur dans le commerce international des grains

 

Or, les sécheresses de l’été dernier en Amérique du Nord ont fait chuter la production de blé du Canada de 38 % et celle des États-Unis de 21 %. « On a eu tendance à blâmer la COVID-19 pour la hausse des prix des aliments qui en découle, mais il y a une multitude de facteurs qui cohabitent à l’heure actuelle et qui bouleversent le secteur agricole, dont des questions qui relèvent de la géopolitique, mais aussi des questions d’ordre climatique », explique Sylvain Charlebois.

« Pour ma part, j’ai tendance à dire qu’on est dans un supercycle », résume-t-il. En agriculture, un « supercycle » désigne une période où le prix des denrées évolue en marge de leur cours normal. « Et si la situation en Ukraine se détériore, on risque d’atteindre des sommets sur le plan des prix des denrées », dit-il.

Phénomène d’autant plus particulier que, lorsque les prix augmentent, les producteurs ont tendance à vouloir produire davantage. Résultat : la demande pour d’autres produits, comme les engrais, augmente et leurs prix sont tirés vers le haut. Dans le contexte actuel, la question des fertilisants est d’autant plus importante que la Russie est l’un des plus importants producteurs et exportateurs de fertilisants de la planète, souligne d’ailleurs M. Mesly. « Et tout ça arrive alors que les prix des engrais se sont envolés en 2021. » 



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