Un hiver dur pour les entreprises nées au cours de la pandémie

Le studio de yoga que Claudette Ah-Soon a ouvert durant la pandémie n’est pas admissible à l’aide financière du gouvernement, qui demande aux entreprises un chiffre d’affaire pré-pandémie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le studio de yoga que Claudette Ah-Soon a ouvert durant la pandémie n’est pas admissible à l’aide financière du gouvernement, qui demande aux entreprises un chiffre d’affaire pré-pandémie.

Le démarrage d’une entreprise comporte toujours son lot de difficultés. En période de pandémie, celles-ci peuvent être d’autant plus importantes. Remise en question, incertitudes, difficultés financières liées aux fermetures et aux mesures sanitaires : les entrepreneurs doivent savoir jongler avec les imprévus, se réinventer, mais certains commencent à être… découragés.

Claudette Ah-Soon a ouvert un studio de yoga dans Rosemont–La Petite-Patrie, à Montréal, en septembre dernier. « Ce fut immédiatement un grand succès. On a constaté la forte demande des résidents du quartier pour un nouveau lieu de rencontres et d’échanges », raconte la cofondatrice du studio Surya, situé rue Saint-Zotique Est.

Sauf que l’enchantement des premiers temps s’est rapidement dissipé lors de l’annonce de nouvelles mesures de santé publique en décembre dernier. Comme les autres centres d’entraînement, le studio a dû mettre ses activités en salle sur pause.

« Cet été, on était plutôt confiants, avec la vaccination et le fait que le gouvernement incitait à la relance économique. C’est pour ça qu’on s’est lancés : pour répondre au besoin des gens de prendre soin de leur santé mentale après des mois très difficiles. On ne pensait pas qu’il y aurait encore des fermetures ! » explique Mme Ah-Soon.

Afin de s’y adapter, elle propose désormais des cours en ligne et fait des démarches auprès d’entreprises pour offrir des séances de yoga et de méditation à leurs employés. Mais cela ne suffit pas, selon elle. « Nous avons fait de gros investissements pour rénover le lieu. C’est très décevant et surprenant de voir que le gouvernement fédéral ne propose même pas de soutien pour les entreprises nouvellement créées comme elle le fait pour les autres », déplore l’entrepreneuse. Car pour être admissibles aux programmes d’aide financière d’Ottawa, les entreprises doivent en effet avoir été créées avant le début de la pandémie et avoir des revenus antérieurs à la crise pour justifier leurs pertes.

Mostafa Ahmed, copropriétaire de l’établissement Dose café, ouvert depuis août dernier à Laval, est lui aussi désemparé. Lundi, il a décidé de fermer — temporairement, pour l’instant — les portes de son restaurant pour diminuer ses dépenses.

« On a subi une baisse de 60 % des ventes depuis la fermeture des salles à manger », confie celui qui réfléchit en ce moment même à mettre la clé sous la porte. « C’est la déception totale, parce que les affaires allaient bien avant qu’on nous oblige à fermer. Mais on ne peut pas continuer à s’endetter si le gouvernement ne rouvre pas les salles à manger bientôt ou qu’on ne reçoit pas d’aide. »

Effet domino

 

D’autres entreprises qui ne sont pas nécessairement directement touchées par les mesures de fermeture subissent elles aussi les répercussions de la crise. « Les annonces du gouvernement ont un effet domino », indique Olivier Soria, propriétaire de Panier gourmand, une épicerie fine de la rue St-Hubert, à Montréal, qui offre des services de traiteur.

L’entrepreneur, qui a ouvert les portes de son établissement à la fin de l’été, raconte par exemple qu’il n’arrive pas à décrocher de contrats pour des livraisons de boîtes repas aux travailleurs en raison du télétravail. « On a eu quelques contrats cet automne, quand les employeurs avaient commencé à ramener les gens au bureau. Mais maintenant, c’est très, très difficile », explique M. Soria.

« On devait aussi avoir un contrat pour fournir du prêt-à-manger dans une cafétéria universitaire. Mais encore là, à cause de l’enseignement à distance, ça a été suspendu », souligne-t-il. Désormais, avec le retour en classe des étudiants, l’entrepreneur a bon espoir que les choses pourront s’arranger.

« Je sais que c’est toujours difficile de se lancer en affaires, mais là, on a une grosse épine dans le pied », déplore M. Soria, qui croit toutefois encore dur comme fer en son projet et qui n’est pas prêt à baisser les bras.

Occasions à saisir

Mai Thai, professeure agrégée au Département d’entrepreneuriat et innovation de HEC Montréal, pense que, malgré les difficultés réelles que doivent traverser les entrepreneurs, la crise offre malgré tout des occasions à saisir. « La crise a révélé de nouveaux besoins de la société, et il faut les garder en tête quand on démarre son entreprise. On ne peut pas se lancer avec un modèle d’affaires qui tient compte de la réalité d’avant la pandémie », explique-t-elle.

« Cette période est un énorme stress, surtout pour les entrepreneurs dans le secteur des services », note quant à lui Michel Leblanc, président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. « Ça a fait en sorte qu’il y a des entreprises qui ont appris des leçons à la dure : l’importance des liquidités, la qualité de la relation avec le personnel quand on doit le rappeler après l’avoir mis à pied temporairement, etc. Donc c’est le paradoxe de cette crise : elle crée un bagage très riche en expériences, en enseignements », souligne M. Leblanc.

Mais la crise pourrait-elle aussi avoir l’effet de décourager une génération d’entrepreneurs de se lancer en affaires ? « Avant la pandémie, on observait une hausse marquée de l’intention d’entreprendre chez les jeunes. Ce qui était un changement culturel. Je ne pense pas que la pandémie va avoir arrêté cette tendance-là », estime M. Leblanc. Une opinion que partage Mme Thai.

Selon l’Indice entrepreneurial du Québec, la crise n’aurait jusqu’à maintenant pas freiné les ardeurs des aspirants entrepreneurs. En 2020, le taux d’intention de créer ou de reprendre une entreprise était de 34,6 % chez les 18 à 34 ans, alors qu’il était de 30,8 % en 2019.

« Des échecs, ça arrive parfois. Ça ne me décourage pas d’être entrepreneur. Si ça ne marche pas cette fois, je réessaierai autre chose », lance Mostafa Ahmed, optimiste.

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