Cornwall, un choix stratégique pour les entreprises québécoises

Au cours des dernières années, des sociétés québécoises comme Biscuits Leclerc, Olymel et CMP — une compagnie basée à Châteauguay qui offre des solutions mécaniques — se sont établies dans la municipalité. En janvier 2020, l’entreprise Loblaw, elle, a décidé de fermer ses entrepôts de Laval et d’Ottawa de façon à déplacer ses opérations à Cornwall.
Photo: ChooseCornwall.ca Au cours des dernières années, des sociétés québécoises comme Biscuits Leclerc, Olymel et CMP — une compagnie basée à Châteauguay qui offre des solutions mécaniques — se sont établies dans la municipalité. En janvier 2020, l’entreprise Loblaw, elle, a décidé de fermer ses entrepôts de Laval et d’Ottawa de façon à déplacer ses opérations à Cornwall.

La ville de Cornwall est devenue, au cours des dernières années, une plaque tournante pour les usines et les centres de distribution de plusieurs entreprises qui desservent le marché québécois. Selon des experts interrogés par Le Devoir, ce sont notamment les lois du travail ontariennes plus flexibles qui attireraient ces compagnies.

La vente de terrains municipaux ne cesse pas dans le parc industriel de la petite ville ontarienne située à 45 kilomètres du Québec. « Les quatre dernières années ont été les meilleures de ma carrière », reconnaît Terry Landon, un agent immobilier qui travaille dans le domaine commercial à Cornwall depuis quarante ans.

Au cours des dernières années, des sociétés québécoises comme Biscuits Leclerc, Olymel et CMP — une compagnie basée à Châteauguay qui offre des solutions mécaniques — se sont établies dans la municipalité. En janvier 2020, l’entreprise Loblaw, elle, a décidé de fermer ses entrepôts de Laval et d’Ottawa de façon à déplacer ses opérations à Cornwall. Les opérations à Laval étaient trop coûteuses aux yeux de l’entreprise, pense Marc Wulfraat, le président de la firme conseillère en logistique MWPVL International. « L’entreprise s’est dit qu’il était stratégique de réduire ses dépenses opérationnelles et donc de s’éloigner d’un syndicat », observe-t-il. Loblaw n’a pas répondu aux questions du Devoir concernant le déplacement de ses entrepôts.

Les entreprises établissent leurs opérations à Cornwall afin de transporter et de vendre leurs produits au Québec sans avoir à se soucier de la syndicalisation de leurs employés, contrairement à des opérations au Québec, d’après le professeur en logistique Sam Lampropoulos, du collège torontois George Brown. Albert Goodhue, le président de Groupe GCL, un cabinet-conseil en logistique, confirme le phénomène. « Quand on constate l’ouverture d’un centre de distribution à Cornwall, on comprend qu’il y a un lien avec la Loi du travail » plus permissive en Ontario, dit celui qui est en contact avec beaucoup de grandes entreprises québécoises et ontariennes.

Toutes les entreprises situées dans la municipalité ontarienne desservent le Québec en plus des provinces maritimes ou l’est de l’Ontario, ont expliqué plusieurs experts au Devoir. Pour ceux qui suivent l’évolution de Cornwall, voir des entreprises s’établir en Ontario pour servir la clientèle québécoise est dérangeant. « C’est un peu blessant », laisse tomber Marc Wulfraat. En 2006, remarque-t-il, Jean Coutu a aussi choisi de s’établir dans l’est de l’Ontario, cette fois à Hawkesbury. L’entreprise s’est installée là pour être compétitive, assure M. Wulfraat, « mais c’est une claque au visage ». Le Québec représente « plus de 20 % de la population [canadienne], on mériterait d’avoir nos installations logistiques », note pour sa part Albert Goodhue.

Un climat « antisyndicaliste »

Cornwall a déjà eu une plus grande densité syndicale, se souviennent des leaders syndicaux. Selon eux, l’un des moments perturbateurs dans la réduction du taux de syndicalisation en ville fut la fermeture en 2006 de l’usine Domtar, une papetière québécoise. Soudainement, la masse syndicale de la ville est passée du milieu privé au public, qui est plus « timide » dans ses demandes liées aux conditions de travail, indique Elaine MacDonald, conseillère municipale de Cornwall.

Mais même à l’échelle provinciale, l’Ontario se distingue du Québec. En 2019, le taux de syndicalisation dans la province était de 26,5 %, contre 39,3 % pour le Québec. Le Québec est aussi l’une des deux seules provinces canadiennes, avec la Colombie-Britannique, à avoir adopté une loi anti-briseurs de grève. « Le climat en Ontario sous différents gouvernements progressistes-conservateurs a été antisyndicaliste », estime Louise Lanctôt, présidente du Conseil du travail de Cornwall.

Le départ de la papetière a coïncidé avec l’ascension de Walmart — la « référence absolue en matière de résistance syndicale », d’après Elaine MacDonald —, qui a inauguré son premier centre de distribution en 1999. Le géant américain en a depuis ajouté trois autres pour une superficie équivalant à soixante terrains de football. L’arrivée de Walmart à Cornwall a retenu l’attention dans l’industrie. Pharmaprix a ciblé la ville comme l’un des sites potentiels pour un centre de distribution en 2010 en raison de la présence de Walmart, explique Tony Austen, l’ancien directeur national de l’immobilier de l’entreprise. À cette période, la compagnie a ouvert un centre de 550 000 pieds carrés, sur un terrain de 64 acres, pour servir le Québec et l’est de l’Ontario.

« La Ville nous a pratiquement donné le terrain », admet M. Austen, en faisant référence au faible prix d’achat, qu’il n’a pas voulu révéler (Bob Peters, le directeur de développement économique de Cornwall, affirme que c’était probablement environ 30 000 $ l’acre). Mais la possibilité d’éviter des conflits de travail au Québec a aussi pesé dans la balance lorsque est venu le temps de prendre une décision, concède l’ancien cadre de Pharmaprix.

Des investissements continus

D’autres investissements ont suivi à Cornwall dans les années subséquentes.Le 10 janvier, la Ville a vendu159 acres ; il n’en reste plus que 200 à vendre dans le secteur, qui en compte environ 1600 au total.

En 2018, Biscuits Leclerc — connu pour ses biscuits Célébration — décida d’y acheter une usine de 160 000 pieds carrés. « C’est une décision sensée d’un point de vue logistique, pour la main-d’œuvre et pour le prix [de l’espace] », selon l’agent immobilier Terry Landon. Marie-Josée Massicotte, directrice des communications de Biscuits Leclerc, explique cependant que « plusieurs facteurs sont pris en considération avant de prendre les décisions qui s’imposent quant à l’emplacement de nos usines, dont le fait d’assurer la fluidité de nos opérations et de nos relations d’affaires ». La plus faible densité syndicale, dit-elle, « n’a pas d’influence sur notre décision finale ».

En 2013, Olymel a dépensé 40 millions de dollars pour améliorer ses installations, où elle produit notamment du bacon. Lorsqu’on lui a demandé si la différence dans les lois du travail entre les deux provinces avait encouragé Olymel à s’installer en ville en 2005, Richard Vigneault, son porte-parole, a répondu qu’il « [n’avait] pas cette information ».

Au cours des deux dernières années, CMP a ouvert deux usines de 90 000 et de 40 000 pieds carrés à Cornwall. CMP n’a pas répondu aux questions du Devoir quant au choix de l’emplacement.

L’immigration est aujourd’hui un moyen de recrutement pour les entreprises basées dans les environs. En mars, l’entreprise Olymel a recruté 15 travailleurs des Philippines et 9 de l’île Maurice pour son usine. Au mois d’août, Biscuits Leclerc a organisé une foire de l’emploi à Cornwall pour recruter des employés. Carla Kingston, qui est devenue en 2014 coordonnatrice d’un nouveau programme en logistique au campus de Cornwall du collège St. Lawrence, estime que « 99 % » de ses étudiants proviennent de l’étranger. 
 

Ce reportage bénéficie du soutien de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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