La plus vieille bijouterie québécoise ferme ses portes

La propriétaire, Monique Blanchard, sait qu’avec la fermeture de la bijouterie disparaît l’un des rares détaillants québécois pouvant se targuer d’avoir traversé deux guerres mondiales, autant de pandémies, ainsi qu’une multitude de crises économiques, dont la Grande Dépression des années 1930. «Ce n’est pas une décision qui a été facile, mais je devais la prendre», confie-t-elle.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La propriétaire, Monique Blanchard, sait qu’avec la fermeture de la bijouterie disparaît l’un des rares détaillants québécois pouvant se targuer d’avoir traversé deux guerres mondiales, autant de pandémies, ainsi qu’une multitude de crises économiques, dont la Grande Dépression des années 1930. «Ce n’est pas une décision qui a été facile, mais je devais la prendre», confie-t-elle.

Après 168 ans d’existence, la plus vieille bijouterie québécoise fermera ses portes le 15 février prochain. Située rue Ontario à Montréal, la bijouterie Léger Saint-Jean reste ainsi, pour quelques semaines encore, un des rares commerces témoins des transformations socioéconomiques de la métropole depuis l’époque du Canada-Uni.

« Ce n’est pas une décision qui a été facile, mais je devais la prendre », confie Monique Blanchard, propriétaire de la bijouterie Léger Saint-Jean. Installée derrière le comptoir, la dame de 77 ans explique que la pandémie n’y est pour rien.

C’est une raison personnelle qui la pousse à fermer ce petit commerce fondé en 1854, situé à un jet de pierre du marché Saint-Jacques. « En fait, mon mari est aux soins palliatifs. Tout cela s’est passé rapidement. La vie passe rapidement, et je me suis dit qu’il fallait que je passe à autre chose », raconte celle qui partage ses journées entre la bijouterie et l’hôpital depuis quelques semaines déjà.

Entre les passages de deux clients, Mme Blanchard étale sur le comptoir quelques photos, dont plusieurs en noir et blanc : « Vous voyez, la décoration a changé au fil des ans, mais les comptoirs sont restés les mêmes. Ce sont les comptoirs d’époque. »

Et ce sont derrière ces meubles de bois, ornés de fioritures sculptées à la main, qu’apparaissent des outils dont l’origine remonte à une autre époque : tour aux vis, fraise à bélière, balance, pinces, mandrins… Questionnée sur leur fonctionnement, Mme Blanchard laisse échapper un rire : « Je dois être franche, je ne sais pas comment ça fonctionne. Ça date de bien avant l’arrivée des montres à quartz. »

Aux premières loges de l’urbanisation

Mme Blanchard sait qu’avec la fermeture de la bijouterie disparaît l’un des rares détaillants québécois pouvant se targuer d’avoir traversé deux guerres mondiales, autant de pandémies, ainsi qu’une multitude de crises économiques, dont la Grande Dépression des années 1930. La bijouterie Léger Saint-Jean fait partie des quelques détaillants québécois ayant vu le jour avant la signature de la Confédération canadienne.

Par conséquent, l’entreprise est un rare témoin d’une époque particulière du Québec : celle de l’urbanisation de Montréal. Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, l’occupation du territoire de l’île de Montréal passe généralement par l’achat de terres agricoles par des promoteurs, qui les lotissaient avant de les revendre à des petits propriétaires.

« L’industrialisation a entraîné un boom démographique, et de nombreux paysans ont quitté la campagne pour s’installer en ville », explique Jean-François Leclerc, historien et muséologue. La rue Ontario, nomméed’après un des Grands Lacs en 1842, a d’ailleurs vu le jour à la suite d’une spéculation foncière située de part et d’autre de l’avenue De Lorimier.

C’est l’époque des petits villages urbains. « On reproduisait le modèle du village rural dans un contexte urbain, avec son noyau institutionnel et sa rue principale », explique Jean-François Leclerc. Et c’est souvent autour de ces rues principales que s’articule la vie de la communauté.

Stratégie d’expansion

Il ajoute : « On y construisait une église, parfois un couvent et une école, les notables s’y installaient et, bien sûr, des commerces de proximité. C’est le cas par exemple dans certaines sections de la rue Ontario, mais également des rues Beaubien, dans La Petite-Patrie, et Wellington, dans Verdun », explique M. Leclerc.

Ces commerces de proximité ont dû s’adapter au XXe siècle après l’arrivée des grands magasins et des chaînes comme Steinberg. Mais d’autres phénomènes sociaux ont aussi eu un impact majeur. « On peut penser à l’avènement de la voiture, aux familles plus aisées qui se sont déplacées vers les banlieues et leurs centres commerciaux », note-t-il.

Pour survivre, certains des rares détaillants de l’époque ont misé sur l’expansion. C’est le cas de l’entreprise Simons, fondée en 1840. Pour sa part, la bijouterie Léger Saint-Jean a misé sur la proximité. « Je suis arrivée en 1970 dans l’entreprise comme commis vendeuse. J’ai travaillé douze ans avant de racheter à la succession lors du décès du propriétaire [descendant du fondateur]. Je connaissais déjà les familles du quartier », dit Mme Blanchard, ajoutant que « cela a toujours été un commerce de quartier ».

Elle indique que la fermeture est vécue difficilement pour certains clients qui fréquentent l’établissement depuis toujours : « Pas plus tard que ce matin, il y en a une qui s’est mise à pleurer quand je lui ai appris qu’on fermait. Elle m’a dit : “Je ne peux pas croire, Monique, que tu vas nous quitter”. Je vous dis, nous autres on est inoubliables. »

 

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