MarketPlace, le nouveau miroir de nos obsessions matérielles

En 2021, plus d’un milliard de personnes à travers la planète ont eu recours  à MarketPlace pour vendre  ou acheter des biens usagés.
Valérian Mazataud Le Devoir En 2021, plus d’un milliard de personnes à travers la planète ont eu recours à MarketPlace pour vendre ou acheter des biens usagés.

Certains l’adoptent pour alléger leur trop-plein matériel, d’autres pour arrondir leurs fins de mois, dépister les aubaines en ligne, nourrir leur curiosité ou limiter d’un clic le poids de la production frénétique d’objets neufs pour la planète. Depuis que la pandémie a fait s’envoler l’engouement pour les objets de seconde main, les souks virtuels ont la cote.

Comme les réseaux sociaux, ces cyberbazars sont devenus un formidable outil d’exploration anthropologique. Au cours de 2021, plus d’un milliard de personnes à travers la planète ont fait usage de MarketPlace, le site de revente de Facebook, pour brader ou rechercher un objet, la plupart du temps usagé.

La pandémie a non seulement propulsé l’achat en ligne de tout acabit, mais elle a aussi accéléré la mort lente de la vente de garage, boudée au profit de la cyberbraderie, dématérialisée (plus sanitaire) et accessible à tous, en tout temps, avec photos et fiches à l’appui.

L’art du négoce 2.0

Autrefois limité à la curiosité nonchalante de voisins dans une allée de garage, l’accès à vos traîneries et autres bibelots empoussiérés est maintenant offert à un nombre illimité d’inconnus, voire aux dizaines de milliers de quidams qui habitent dans un rayon de 20 km de chez vous. Ceux qui ont connu l’antique ère des ventes de garage et leur lot de badauds timides, barguignant du bout des lèvres, ne peuvent que constater le grand écart qu’a instauré la braderie en ligne, et son lot d’acheteurs pour le moins directifs. Le négoce en ligne n’a pas son pareil. Comme pour tous les réseaux sociaux, il a changé les codes, avec plus ou moins de subtilité.

Comment passer sous silence les profils d’acheteurs et de fouineurs assez similaires et singuliers que ne manquent pas de recruter ces cybersouks. Parmi eux, on note particulièrement « l’expéditif » du Web, qui télescope toute entrée en matière, notamment le poli « Est-ce encore disponible ? », au profit du « Je l’prends. 20 piasses. OK ? »

Les habitués de MarketPlace auront aussi remarqué l’émergence du flâneur insomniaque et insatiable, scotché à son cellulaire la nuit venue, dont le nombre de questions — « Quelle grandeur ? C’est-tu lourd ? T’habites où ? » — est habituellement exponentiel passé minuit.

Le mode texto ouvre aussi la porte au « jaseux intrusif », inconditionnel du commentaire, qui ponctue parfois la publication mercantile de divers commentaires et digressions de son cru : « J’en ai toujours voulu un de même, mais un rouge, c’est vraiment beau. Ma belle-sœur en avait un, mais elle l’a vendu sans me le dire. Tu l’aimes pu ? »

Bien que cette variation mitraille en ligne sympathique sur les bazars virtuels se solde habituellement par l’achat zéro, mieux vaut encore celle-là que l’assaut de l’acheteur qu’on pourrait qualifier de « quérulent », limite mytho, qui joue sur la corde émotive pour charcuter les prix et tourner le fer dans la plaie béante de votre culpabilité. « Envoye 30 $. Pas de job en ce moment, handicapé en plus. Pleeeezz ! »

On le voit bien, le barguignage en ligne n’est pas à l’abri de la foule de malotrus qui abondent sur les réseaux sociaux, où le manque de vernis est à l’avenant. Heureusement, le marchandage en ligne fait sortir le meilleur comme le pire du genre humain.

D’ailleurs, rien ne vaut une annonce « À donner » pour explorer les mille et une facettes de l’humanité que mettent en exergue ces cyberboutiques de l’usagé. De la jeune maman à qui on donnerait la lune, à la famille immigrante mille fois reconnaissante, au profiteur invétéré qui pousse le bouchon un peu loin en vous regardant charger sa voiture décapotable ou grimper son foutu matelas au deuxième étage au péril d’un tour de reins. « Un petit chausson avec ça ? »

Les nouveaux étals en ligne offrent aussi des occasions uniques de se dilater la rate en quelques clics. Des florilèges d’annonces bancales se retrouvent sur les comptes Instagram MarkettePalace, delicieux_marketplace et autres adresses rigolotes. L’humoriste Olivier Martineau relaie d’ailleurs les perles attrapées au hasard, brandissant « Tayeure » ou « peneu à vandre », quand ce n’est pas un superbe « grand mophone » antique ou un coton « hoaité », bradé au plus offrant.

Les improbables acrobaties réalisées pour croquer un miroir sans propulser son bedon ou son minois sur Internet valent aussi leur pesant d’or et trônent d’ailleurs au palmarès des ratés comiques partagés sur Instagram. Alors, nombreux sont ceux qui naviguent sur MarketPlace à l’affût d’une hilarité déclenchée par les incongruités et couacs de ce grand babillard de l’humanité, où les e-vendeurs d’un jour ne maîtrisent pas toujours l’art du marketing, ni de la formule, ni du cadrage photo. Et parfois, aucun des trois.

Comme quoi, les plateformes de revente ne font pas que rebrasser les rejets de nos obsessions matérielles passées, elles font naître aussi leur lot gratuit de sourires immatériels, de fous rires et d’autodérision. Parmi les clins d’œil les plus à propos attrapés au vol ces derniers jours : « Dinde pour 20 personnes à vendre. Échangerais pour une pour 10 personnes ! »

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