Tous inégaux devant l’inflation

Les habitudes de consommation varient, entre autres, en fonction de l’âge, du lieu de résidence, de la taille des ménages... et du revenu.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les habitudes de consommation varient, entre autres, en fonction de l’âge, du lieu de résidence, de la taille des ménages... et du revenu.

Il en va de la récente flambée des prix comme de bien d’autres choses. Tous ne sont pas frappés également, et ceux qui le sont le plus sont encore ceux qui gagnent le moins.

Aux dernières nouvelles, l’Indice des prix à la consommation (IPC) avait augmenté de 4,7 % en un an au Canada. Ce chiffre est une moyenne établie en fonction d’un panier de 700 biens et services dont le poids relatif a été fixé en fonction des habitudes de consommation des Canadiens. On y trouve des éléments dont le prix a beaucoup plus augmenté, comme les meubles (8,7 %), la viande (+9 %), les dépenses liées à la propriété d’un logement (+13,3 %) et l’essence (+43,6 %), mais aussi des produits dont le coût a baissé, comme le fardeau des intérêts hypothécaires (–8,3 %), les services de téléphonie (–13,5 %) et les voyages organisés (–27,1 %).

Or, nous n’avons pas tous les mêmes habitudes de consommation. Elles varient, entre autres, en fonction de l’âge, du lieu de résidence, de la taille des ménages… et du revenu.

4,7%
Aux dernières nouvelles, c’est l’augmentation de l’Indice des prix à la consommation en un an au Canada.

En 2017, les 20 % de ménages québécois les plus modestes consacraient, par exemple, 17 % de leur budget aux dépenses alimentaires, contre 12,6 % pour le quintile des plus riches, rapportait l’an dernier l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). On observait aussi toutes sortes d’autres petits écarts, le cinquième des ménages les plus pauvres consacrant aussi proportionnellement plus de leurs modestes ressources au logement (27 % contre 26,1 %) et aux dépenses courantes (8,7 % contre 7,5 %) que les 20 % les plus riches, mais moins pour le transport (18,3 % contre 19,2 %), les loisirs (4,9 % contre 7,7 %) ou l’alcool et le tabac (1,9 % contre 2,9 %).

De plus en plus coûteux d’être pauvre

Toutes ces petites différences ont fait qu’au total, l’augmentation du coût de la vie pour les ménages de deux personnes ou plus de 1999 à 2019 a été de 29,7 % pour le quintile le plus pauvre, contre seulement 24,8 % pour les ménages appartenant au groupe du cinquième des plus riches, avaient calculé les chercheurs de l’IRIS. Mais cet écart aurait été plus grand encore, expliquaient-ils, si les plus pauvres n’avaient pas tendance à adapter leurs dépenses en fonction des prix — en mangeant, par exemple, plus de pâtes et moins de viande lorsque cette dernière se fait plus chère — ou si l’on s’était penché sur le cas particulier de ceux qui ont changé de logement récemment.

Et cela, c’était avant la pandémie de COVID-19 et son effet à la hausse sur les prix. On sait que les personnes aux revenus modestes ont tendance à consacrer une plus large proportion de leur budget familial à l’achat de biens que les plus riches, qui consomment proportionnellement plus de services, soulignait dans le New York Times la semaine dernière l’ancien chef des conseillers économiques du président Obama, Austan Goolsbee. Or, le prix des biens a augmenté de 6,9 % en moyenne en un an au Canada, contre 2,9 % pour celui des services.

On sait aussi que les plus riches ont davantage recours aux plateformes de commerce électronique que les plus pauvres, ajoutait l’économiste de l’Université de Chicago. Et les plus récentes données montrent que les prix y ont augmenté de seulement 3,5 % au cours des 12 derniers mois, soit presque la moitié de l’inflation moyenne aux États-Unis, de 6,8 %.

Et les revenus ?

Il faudrait aussi comparer toutes ces tendances sur le coût de la vie avec l’évolution du revenu des ménages. Là encore, les familles québécoises les plus modestes n’ont pas eu l’avantage ces dernières années, les ménages appartenant au quintile le plus pauvre s’en tirant, selon l’Institut de la statistique du Québec, avec une augmentation totale de leur revenu après impôt de 29,7 % de 1999 à 2018, contre une hausse de 37,4 % pour le cinquième des plus riches.

Paradoxalement, la plupart des Québécois sont ressortis de la pandémie avec plus de revenus et d’avoirs nets qu’ils n’y étaient entrés, constatait le mois dernier le Mouvement Desjardins dans une analyse. C’était notamment le résultat de l’envolée des prix de l’immobilier, du fait d’avoir été forcés d’épargner par les mesures de confinement et des programmes spéciaux d’aide financière des gouvernements à l’intention des travailleurs touchés par la crise. Mais l’inflation a effacé une partie de ces gains et cette situation ne saurait durer, prévenaient les auteurs de l’analyse.

Les experts en concluent notamment qu’il faudrait mieux savoir prendre en compte l’inégalité des ménages devant l’inflation. Ils soulignent entre autres qu’on ne peut avoir une image juste de l’ampleur des problèmes de pauvreté si l’on oublie que les pauvres ne consomment pas exactement les mêmes choses que la moyenne de leurs concitoyens.

Dans son étude, l’IRIS suggérait, par exemple, que les gouvernements pensent au fait que l’augmentation des prix est plus forte pour les ménages les plus modestes dans le calcul des mesures qui leur sont destinées, comme le crédit de solidarité. À l’opposé, on pourrait aussi se souvenir de l’inflation moins élevée dont profitent les plus riches au moment de mettre à jour le montant du seuil de leur dernier palier d’imposition.

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