Restaurateurs en mode survie, employés déprimés

À deux jours du Nouvel An, le gouvernement Legault a annoncé la fermeture des salles à manger ainsi que la mise en place d’un couvre-feu à partir de 22 h partout au Québec.
Photo: Adil Boukind Le Devoir À deux jours du Nouvel An, le gouvernement Legault a annoncé la fermeture des salles à manger ainsi que la mise en place d’un couvre-feu à partir de 22 h partout au Québec.

Déprime et frustration sont le lot des employés et des propriétaires de restaurants du Québec, qui perdent leur gagne-pain avec juste 24 heures de préavis.

Jeudi soir, Nicolas Bouchard a appris, comme toute la population du Québec, l’entrée en vigueur de nouvelles mesures sanitaires, notamment l’imposition d’un couvre-feu à 22 h et la fermeture des salles à manger des restaurants. Cela signifie qu’il perd son emploi comme serveur, pour la troisième fois en moins de deux ans.

Il devait pourtant travailler pour le réveillon du jour de l’An, au restaurant Le Boulevardier, dans l’Hôtel Le Germain à Montréal. Une soixantaine de personnes étaient attendues, et toute la nourriture pour des repas à sept services était achetée.

« C’est vraiment dur pour le moral, lance l’étudiant en tourisme et hôtellerie. C’est fâchant, parce que les restaurants ont respecté toutes les restrictions, fait tout ce qu’on leur a demandé, mais chaque fois, on nous referme quand même. »

Il estime qu’il aura le droit à la prestation canadienne pour les travailleurs en cas de confinement, de 270 $ par semaine, après déductions. Mais c’est très faible par rapport à ses revenus de serveur, dont il a besoin pour payer ses études et son loyer.

Arielle Binette-Cuierrier, serveuse à l’État-Major, compte pour sa part attendre que sa situation d’emploi se stabilise avant d’entreprendre des études universitaires. Lors des précédentes fermetures de restaurants, la jeune femme a travaillé en construction. Mais elle était contente de revenir en restauration il y a quelques mois.

« Quand je retourne dans le milieu qui me rend heureuse, je passe des soirées à stresser en attendant les conférences de presse », se désole celle qui se dit de plus en plus déprimée.

Le propriétaire du Boulevardier, Bruno Durand, déplore que cette décision gouvernementale soit annoncée à la dernière minute. « Je comprends les décisions prises, mais pas la manière dont c’est fait », a précisé M. Durand.

De nombreux restaurateurs, comme lui, perdront le contenu de réfrigérateurs pleins de denrées.

« Des restaurants pourront en donner à des organismes communautaires, mais il ne faut pas que ce soit aux frais des exploitants », revendique le directeur des affaires publiques de l’Association Restauration Québec, Martin Vézina.

Les pertes financières seront importantes, mais c’est la crainte de perdre définitivement des travailleurs qui tiraille le plus les entrepreneurs.

« On a eu tellement de mal à rebâtir une équipe, comme tout le monde, et là, il faut les remettre au chômage. On a fait venir trois cuisiniers de France avec des contrats de deux ou trois ans », rapporte M. Durand.

Nicolas Bouchard, qui adore son emploi, espère reprendre le service lors de la réouverture des salles à manger. « Mais si je trouve un autre travail entre temps et que c’est encore incertain en restauration, c’est possible qu’à un moment donné, je sois juste tanné », a-t-il avoué.

La situation est différente pour le plongeur Gabriel Guénette, qui est déjà activement à la recherche d’un nouvel emploi pour quitter définitivement le secteur malmené par la pandémie. Il n’a pas du tout envie de revivre les sentiments d’isolement et d’angoisse qui l’habitaient lors des précédentes fermetures.

Craintes de faillite

Le propriétaire du bistro-bar L’Entre2, rue Saint-Denis à Montréal, avait pourtant trouvé une formule pour attirer des travailleurs motivés. Selon le concept de son restaurant, les mêmes employés font toutes les tâches, de la cuisine au service en passant par le ménage, en rotation. Le pourboire est ensuite réparti également entre tous.

« Les cuisiniers aiment faire la bouffe, mais aussi voir les clients. Ils sont contents de pouvoir faire des tâches variées. Alors, on a une liste de gens qui voulaient travailler chez nous », explique le propriétaire, Dominic Marcheterre.

Malheureusement, M. Marcheterre a de fortes craintes que son commerce fasse rapidement faillite. Il l’avait ouvert il y a un mois seulement, après neuf mois de préparation, alors que la situation sanitaire semblait stable. Il n’a donc pas droit aux programmes d’aide fédéraux qui requièrent des résultats financiers prépandémiques, ni à ceux du Québec qui demandent au moins six mois d’activités.

« Deux semaines de fermeture, ce serait déjà catastrophique. Même si on n’a pas de main-d’œuvre, on doit payer l’électricité, le chauffage, le loyer », souligne celui dont le plan d’urgence est de tenter de vendre une partie de son restaurant. Il voudrait que les gouvernements trouvent des solutions pour les commerçants qui, comme lui, ont récemment lancé leur entreprise.

La copropriétaire du resto traiteur L’Imposteur, dans Lanaudière, refuse, de son côté, de penser à une éventuelle fermeture. L’annonce de Québec a toutefois porté un grand coup à l’entreprise familiale de Roxane Bégin.

Après avoir procédé à des agrandissements pour permettre de la distanciation dans la salle à manger, elle prévoyait rouvrir son commerce en janvier. « Ça nous déçoit beaucoup », lâche la restauratrice.

Elle va continuer à produire des plats pour emporter, comme l’été dernier, en espérant que les clients seront encore et toujours au rendez-vous, malgré la morosité ambiante.

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