Quand les marchés financiers exacerbent les inégalités

Sans être antisystème, le spécialiste de la finance internationale Georges Ugeux plaide pour «un capitalisme solidaire» pour remplacer le «tout pour l’actionnaire».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sans être antisystème, le spécialiste de la finance internationale Georges Ugeux plaide pour «un capitalisme solidaire» pour remplacer le «tout pour l’actionnaire».

En pleine pandémie mondiale, l’année boursière aura été une démonstration grandeur nature de la déconnexion entre l’économie réelle et les marchés financiers, plaide l’ancien vice-président de la Bourse de New York Georges Ugeux dans son nouveau livre, Wall Street à l’assaut de la démocratie. Le diagnostic est critique : la finance est malade et il faut la soigner, vite, analyse l’auteur.

« Le 24 novembre 2020, en plein milieu de la seconde phase de confinement, l’indice Dow Jones a dépassé le cap de 30 000 points pour la première fois au grand plaisir et dans le délire de Wall Street », écrit d’emblée l’auteur dans son ouvrage.

Le contraste est frappant, considérant que « l’économie réelle a dû faire face à une récession brutale », explique-t-il en entrevue au Devoir.

C’est ce constat qui a poussé M. Ugeux à prendre la plume, guidé par la gravité de la crise et l’urgence de proposer un remède. « J’avais commencé à écrire ce livre avant la pandémie, mais je l’ai complètement recommencé », raconte-t-il.

Pour répondre à la crise, les banques centrales sont rapidement venues au secours des États avec des prêts massifs, et « en l’espace de six semaines, à la fin du mois de mars 2020, on a injecté un montant équivalent à celui de dix années de mesures pour relancer l’économie après la crise de Lehman Brothers », explique le financier.

Si une partie des sommes colossales injectées dans l’économie a permis à une importante partie de la population et à des entreprises de garder la tête hors de l’eau, une autre partie a trouvé refuge à la Bourse, souligne-t-il.

« Or, le mécanisme de fonctionnement des marchés favorise de façon excessive les actionnaires et tous ceux qui sont dans les marchés financiers. Alors, cela a contribué à accroître des inégalités, déjà considérables dans la population », précise M. Ugeux, tout en rappelant que « les marchés rassemblent tout au plus 10 % de la population et 90 % de la richesse mondiale ».

Les dérives du capitalisme

Sans être antisystème, le spécialiste de la finance internationale plaide pour « un capitalisme solidaire » pour remplacer le « tout pour l’actionnaire ». Selon M. Ugeux, la finance n’a d’autre choix que de se réformer pour renouer avec sa vocation économique et sociale. « Pour cela, il faut rééquilibrer le rapport économique et social entre les marchés, les gouvernements et la population. »

« Notamment, il faut se libérer d’une vision à court terme. Par exemple, les entreprises doivent penser à leur responsabilité et au rôle qu’elles ont à jouer à moyen-long terme au sein de la société », croit-il.

La finance ne doit plus seulement chercher « son propre intérêt », satisfaire les actionnaires et viser la bonne performance du cours en Bourse, elle doit aussi être plus équitable et considérer l’importance de la saine gouvernance et des risques climatiques, plaide l’auteur.

À court terme, quelles sont les solutions pour mettre fin à l’hémorragie financière que l’auteur dénonce ? « Il faut rehausser les taux d’intérêt, et les banques centrales doivent réduire leur intervention », plaide Georges Ugeux. « Il est aussi fondamental que la finance, l’économie et la politique remettent l’être humain au centre de leurs préoccupations », pour éviter « que la démocratie ne descende dans la rue », croit-il.

Georges Ugeux a été vice-président du New York Stock Exchange de 1996 à 2003, avant de fonder Galileo Global Advisors, une banque d’affaires internationale située à New York. Il enseigne à la Columbia Law School, où il donne un séminaire sur les systèmes bancaires et financiers européens. Son dernier livre, Wall Street à l’assaut de la démocratie (2021), est publié aux éditions Odile Jacob, tout comme les précédents, soit La descente aux enfers de la finance (2019) et La trahison de la finance : douze réformes pour rétablir la confiance (2009).

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