Une famille de Sainte-Julie devant l’inflation

Sylvie Thibert, mère de famille monoparentale de Sainte-Julie qui a du mal à joindre les deux bouts, chez elle avec ses enfants: Sydney Fernandes, 14 ans (à gauche), Raphaël Le Pailleur, 28 ans, et sa fiancée, Mélanie Paradis, 29 ans.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sylvie Thibert, mère de famille monoparentale de Sainte-Julie qui a du mal à joindre les deux bouts, chez elle avec ses enfants: Sydney Fernandes, 14 ans (à gauche), Raphaël Le Pailleur, 28 ans, et sa fiancée, Mélanie Paradis, 29 ans.

Derrière la récente envolée de l’inflation se cache le quotidien de millions de ménages au Québec. On y trouve aussi certains produits qui sortent du lot, soit parce que leurs prix sont partis en orbite, soit parce qu’ils résistent obstinément à la tendance. Premier texte de notre série : l’histoire d’une petite famille de Sainte-Julie, sur la Rive-Sud dans la région de Montréal.

L’inflation n’a rien de théorique et se mesure à toutes sortes d’indices bien concrets pour la mère de famille Sylvie Thibert. Cela va de l’augmentation du prix de ses deux sacs d’épicerie au sentiment que même les revenus de ses deux emplois ne suffisent pas.
 

Bien que la question soit devenue un sujet d’actualité depuis quelques mois seulement, la hausse du coût de la vie n’est pas un phénomène nouveau pour la résidente de Sainte-Julie, sur la Rive-Sud de la région de Montréal. « On l’a vu tranquillement monter. Moi ça m’a frappée beaucoup ces deux ou trois dernières années. Et depuis la pandémie, on dirait que cela a explosé. »

Cela commence à l’épicerie dont elle sortait autrefois avec deux sacs qui pouvaient lui avoir coûté une soixantaine de dollars. « Là, c’est rendu au moins 100 $, souvent 120-130 $ et, dernièrement, 150 $. Je me suis dit : “wow ! On est rendus là !” Et tu as à peine ce qu’il faut pour quelques repas. »

C’est qu’elles sont « subtiles », les compagnies alimentaires. Les emballages de fromage ne contiennent plus 24 tranches, mais 22, les petits desserts qu’on met dans les lunchs des enfants viennent en paquet de quatre plutôt que de six. « Je n’étais pas une adepte de Costco, mais je le suis devenue pour certains produits. La viande, c’est pire. On en mange moins et on trouve des recettes qui permettent de l’étirer. Tu n’as pas le choix de chercher des solutions pour payer moins cher. »

Mère célibataire d’une adolescente de 14 ans et d’un grand garçon de 28 ans qui vit à la maison avec sa conjointe, Sylvie Thibert est formatrice en assurance, domaine dans lequel elle travaille depuis plus de 20 ans. « Je ne travaille pas au salaire minimum, mais je ne fais pas 100 000 $ par année non plus. » Ces cinq dernières années, elle a eu droit à des augmentations totales de 4 %. Il y a 11 ans, la quinquagénaire s’est trouvé un deuxième emploi d’instructrice de zumba à raison de trois cours par semaine. « J’avais besoin de ça dans mon budget. J’avoue que je suis en train de me dire que ce n’est pas suffisant. »

L’essence, le logement et le reste

Parce qu’il n’y a pas que l’épicerie qui coûte plus cher. Il y a les vêtements aussi. Et l’essence, bien entendu. « On en parlait beaucoup dans les médias, il y a quelques années, mais beaucoup moins aujourd’hui. Pourtant, on est rendu à 1,50 $ [le litre]. J’ai une voiture économique, mais le plein me coûte maintenant 60 $. En banlieue, tu n’as pas le choix d’avoir une auto », dit la femme qui voit arriver avec appréhension le moment où tout ne se fera plus seulement en télétravail et qu’elle devra reprendre la route pour aller travailler.

Son fils et sa conjointe ont aussi chacun leur voiture alors que sa fille profite de la chance que le transport en commun est gratuit à Sainte-Julie.

Sylvie est propriétaire de sa maison. Elle est heureuse de pouvoir offrir le gîte à son grand garçon et à sa blonde le temps qu’ils mettent suffisamment d’argent de côté pour pouvoir acquérir leur propre logement. « S’acheter une maison quand tu as moins de 30 ans, c’est fou ! Je n’ai pas les moyens de leur offrir la mise de fonds ou de payer leurs meubles, mais on peut s’organiser pour qu’ils habitent à la maison le temps qu’ils aient économisé assez de sous. »

Pour le reste, elle coupe partout où elle peut, notamment dans les sorties et les loisirs. « Mais il y a une limite à cela, parce que tu risques de finir par te sentir enfermé dans ta maison, enfermé dans ta vie. À un moment donné, ce superflu devient essentiel à ta santé mentale. »

Lorsqu’elle regarde autour d’elle, Sylvie Thibert avoue avoir du mal à s’expliquer comment les autres font. « On voit partout que ça se garroche pour acheter des maisons, faire de grosses rénovations, acheter des voitures, s’offrir de beaux vélos… Je comprends que les gens ont moins dépensé en sorties aux restaurants, au cinéma, en voyage, mais où ils prennent tout cet argent ? ! Je ne suis pas économiste, mais tous ces gens qui travaillaient dans les entreprises qui ont dû fermer à cause de la COVID, ils font comment pour vivre ? Moi, quand la pandémie m’a empêchée de donner mes cours de zumba, j’ai dû emprunter sur ma marge de crédit. »

Les plus récentes statistiques rapportent une augmentation du coût de la vie de 5,3 % sur un an et de 7,8 % sur deux ans au Québec.

La plupart des experts estiment toutefois que ces hausses sont largement le résultat de facteurs transitoires, comme le dérèglement des chaînes d’approvisionnement, l’explosion de la demande des consommateurs et le sous-investissement dans les capacités de production de pétrole. L’inflation devrait revenir à un niveau plus normal de 2 % d’ici la fin de l’année prochaine, assurent-ils.

Sylvie Thibert n’en croit rien. Ou plutôt, elle ne croit pas que la pression exercée par l’augmentation du coût de la vie s’allégera de sitôt.

Des hausses qui vont rester

 

« Vous avez souvent vu redescendre des prix après qu’ils ont augmenté ? Non, les hausses de prix sont là pour de bon. Et nos revenus ne sont pas près de les rattraper. »

Dans son minibudget de la semaine dernière, le gouvernement Legault a annoncé des mesures pour atténuer les répercussions de la hausse du coût de la vie.

 

On enverra notamment aux 3,3 millions de Québécois admissibles au crédit d’impôt pour solidarité jusqu’à 275 $ pour les personnes seules et 400 $ pour les couples au mois de janvier. Mais notre Julievilloise ne se sent pas concernée.

« Je suis contente pour les gens qui en ont besoin et qui y auront droit, mais je fais partie de cette classe moyenne qui gagne toujours trop pour ces affaires-là et pas assez pour avoir des échappatoires. »

La mère de famille s’en fait surtout pour les générations montantes. « Moi, je vais m’en tirer, parce qu’on a vécu des années durant lesquelles on a pu économiser. Mais je regarde mes enfants, le coût de la vie et le prix des maisons, et je me demande comment ils vont faire. Parce que ça n’a plus de sens. »



À voir en vidéo