Quarante ans en Cascades

Pour célébrer son quarantième anniversaire, Cascades publie un album de famille conçu et réalisé sous la direction d’un comité d’employés. «On ne voulait pas que les frères Lemaire y participent. On voulait le faire à leur insu pour leur en faire cadeau», a confié Mario Plourde, président de ce comité, lors d’une petite cérémonie de présentation, tôt hier matin.

Bernard, Laurent et Alain Lemaire, respectivement âgés de 68, 65 et 57 ans, étaient bien sûr présents au lancement de ce livre qui rappelle les «40 ans de succès» de cette étonnante entreprise fraternelle qui s'est propulsée dans le monde industriel à partir d'une idée avant-gardiste de leur père qui, dans les années 50, avait compris qu'il y avait des trésors dans ce que ses concitoyens de Drummondville mettaient dans leurs ordures ménagères.

Sous l'impulsion de Bernard, l'aîné de la famille, les Lemaire ont fondé Cascades pour remettre en marche une vieille usine de Kingsey Falls dans le but d'y fabriquer du papier à partir de fibres recyclées. L'entreprise, qui comptait 12 employés à ses débuts, en compte maintenant 35 400 dans 150 unités opérationnelles au Canada, aux États-Unis, en France, en Angleterre, en Allemagne et en Suède.

Cette percée dans l'industrie des pâtes et papiers n'a pas été facile pour de jeunes et modestes entrepreneurs francophones dans un univers presque entièrement contrôlé par un establishment industriel riche et anglophone, comme le reconnaît volontiers Bernard Lemaire. En outre, le papier fait avec des fibres recyclées était alors très mal vu sur le marché, contrairement au climat actuel, où à peu près tout le monde se vante d'utiliser du papier à fibres recyclées. Au cours des premières années, Cascades a surtout trouvé ses clients dans la grande région de New York.

Une révélation

Pour Omar Aktouf, professeur titulaire au service de l'enseignement du management à l'Écoles des hautes études commerciales, qui suit Cascades depuis son arrivée d'Algérie au Québec, en 1983, la découverte de Cascades fut une révélation. «Grâce aux frères Lemaire, j'ai fait un deuxième doctorat en management. Ils m'ont appris ce qu'est le vrai management», dit-il. Selon le professeur, il n'y a pas plus d'une vingtaine d'entreprises à travers le monde qui pratiquent la philosophie de gestion de Cascades. Il a rappelé hier la première parole qu'il a entendue de la bouche de Bernard Lemaire, en 1983: «Je n'ai pas le mythe du management. Je n'en sais pas plus que mes employés, mais ensemble, nous partageons ce que nous savons. Je suis prêt à renoncer au profit, mais je ne mettrai pas d'employés à la porte.»

M. Aktouf considère qu'il s'agit d'une attitude d'anti-management, un modèle alternatif et un cas concret dont il fait lui-même la promotion à travers le monde. Il présente ce modèle en opposition au «modèle traditionnel de management, qui n'a pas de sens» tel que pratiqué par de grandes sociétés comme Enron, où les dirigeants deviennent milliardaires mais en mettant des milliers de gens à la rue. Comme Cascades, il faut aussi faire en sorte que la valeur des actions ne dépasse pas trop la valeur réelle de la compagnie, comme cela se fait de façon systématique et avec succès dans certains pays comme la Suède et la Corée du Sud.

Gros bon sens

En somme, M. Aktouf considère que les frères Lemaire n'ont mis en pratique que le gros bon sens avec, comme ingrédients, l'humanité, l'humanisme et le bon sens. «Tout cela mis ensemble donne l'intelligence», conclut le professeur.

C'est aussi une façon de faire qui a donné des résultats concluants. En 2003, le chiffre d'affaires de Cascades atteignait les 3,27 milliards. Celui qui aurait acheté pour 1000 $ d'actions de Cascades en 1983 aurait aujourd'hui un portefeuille d'une valeur de 20 656 $.

Pour l'avenir, soutient Bernard Lemaire, les trois ingrédients mentionnés par M. Aktouf pour le succès ne changent pas. «L'être humain ne change pas et la philosophie du respect va toujours fonctionner», affirme-t-il. Bernard Lemaire est désormais président du conseil du groupe Cascades et a pris un peu recul. Laurent est devenu vice-président exécutif et s'occupe plus particulièrement des filiales européennes. Alain a succédé à ses deux frères comme président et chef de la direction. «J'en ai encore pour une dizaine d'années, si la santé me le permet», pense-t-il.

Ensemble, les trois frères réfléchissent aux moyens d'assurer la pérennité de cette entreprise fondée il y a 40 ans et qui est évidemment devenue beaucoup plus importante que tout ce qu'ils avaient pu imaginer au début.