Un minibudget qui laisse sur sa faim

Le ministre des Finances, Eric Girard, a présenté jeudi la mise à jour économique du gouvernement Legault.
Photo: Grzegorz Malec Getty Images Le ministre des Finances, Eric Girard, a présenté jeudi la mise à jour économique du gouvernement Legault.

L’influence réelle des gouvernements sur certains problèmes est souvent limitée, particulièrement à court terme. Il ne leur reste plus, dans ces cas-là, qu’à faire au mieux dans l’immédiat et à adopter les bonnes stratégies à plus long terme. Une tâche, selon certains, dont le gouvernement Legault aurait pu mieux s’acquitter avec son minibudget.

Il était convenu — du moins dans les milieux d’affaires — que cette mise à jour économique et financière du ministre des Finances, Eric Girard, devait largement porter, jeudi, sur les deux grands enjeux économiques de l’heure, c’est-à-dire la récente envolée de l’inflation et la rareté de la main-d’œuvre. Ils n’avaient pas tort, une bonne part des quelque 13 milliards de nouveaux investissements présentés visant officiellement à « contrer la rareté de main-d’œuvre » et « aider les Québécois à faire face au coût de la vie ». « Treize milliards de dollars, c’est énorme. C’est plus de l’ampleur d’un budget que d’une simple mise à jour économique », a observé en entretien téléphonique au Devoir la p.-d.g. de l’Institut du Québec, Mia Homsy. « Mais on est quand même un peu déçus, notamment du temps qu’il faut à certaines idées pour faire leur chemin », a-t-elle ajouté.

Le coût de la vie

 

En matière d’inflation, personne ne pouvait demander au gouvernement Legault de vraiment régler un problème qui relève essentiellement de facteurs qui dépassent les frontières du Québec et du Canada. Il ne peut rien contre l’effet de la pandémie et de la crise sur les chaînes d’approvisionnement mondiales, les prix de l’essence ni même la soudaine envie des ménages de quitter les villes et leurs proches banlieues pour trouver ailleurs de plus grandes maisons entourées d’un terrain où ils pourraient télétravailler.

Comme Ottawa et la Banque du Canada, Québec pense que la forte augmentation du prix de nombreux biens et services est un phénomène transitoire qui finira par s’atténuer au cours de l’année prochaine. En attendant, il offre, entre autres, une « prestation exceptionnelle » de quelques centaines de dollars l’an prochain à 3,3 millions de Québécois à faible et moyen revenu, en plus d’augmenter la valeur des chèques qu’il envoie aux aînés.

Sur le front immobilier, il promet la construction d’environ 2200 nouveaux logements abordables et espère que le marché finira par adapter son offre à la demande. Comme il faut du temps pour construire des maisons, il faudra se contenter, d’ici là, d’une augmentation des programmes d’aide financière au paiement des loyers.

À l’instar du gouvernement Trudeau, Québec présente la création de 37 000 nouvelles places de garde subventionnées d’ici le printemps 2025 comme une façon d’améliorer la situation économique des ménages. En attendant, on bonifiera les crédits d’impôt pour les services de garde non subventionnés.

La rareté de la main-d’œuvre

L’amélioration de l’offre de services de garde peut être aussi vue comme une façon d’aider plus de personnes à participer au marché du travail et de réduire le problème de rareté de la main-d’œuvre. Là encore, on ne peut pas s’attendre à ce qu’un gouvernement renverse du jour au lendemain les tendances démographiques, mais il ne peut pas non plus faire comme s’il n’avait pas vu venir les conséquences d’un phénomène aussi lent et manifeste que le vieillissement de sa population.

« Véritable frein à la relance économique », elle-même au cœur des ambitions qu’a François Legault de rattraper l’écart de richesse avec l’Ontario, la rareté de la main-d’œuvre est « l’enjeu principal des entreprises québécoises », répétait encore mercredi la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ). Or, le minibudget Girard n’aura pas été le « véritable coup de barre » dont on avait besoin, a-t-elle estimé le lendemain.

Tout le monde convient qu’il n’y a pas « de solution unique ni de recette magique » en la matière, disait la semaine dernière l’Institut du Québec dans un énième rapport sur le sujet. Un phénomène de cette ampleur requiert du temps et qu’on s’attaque simultanément à plusieurs problèmes distincts. Cela doit passer notamment par l’éducation, la formation professionnelle tout au long de la vie, l’intégration de tous les travailleurs disponibles, l’immigration et le rehaussement de la productivité.

Déçus

 

Dans son minibudget, Eric Girard consacre tout de même presque 3 milliards au problème. L’essentiel de ce montant va à des mesures visant à former, à requalifier et à attirer près de 170 000 travailleurs dans cinq domaines d’ici cinq ans : la santé et les services sociaux, l’éducation, les services de garde, le génie et les technologies ainsi que la construction. Un autre 350 millions doit aller à l’innovation et à l’investissement dans les entreprises.

« Comment ?! On n’est pas là ?! » s’est exclamé avec stupéfaction Manufacturiers et Exportateurs du Québec. « Et le tourisme, et le transport, et le commerce de détail ? » a demandé à son tour la FCCQ. On aurait pu faire tellement plus pour élargir le bassin de travailleurs disponibles, a noté le Conseil du patronat. Et que dire de l’augmentation des seuils d’immigration que les milieux d’affaires réclament à cor et à cri ?

Mia Homsy se réjouit, de son côté, qu’on s’intéresse à la formation des étudiants et à la rétention des travailleurs plus âgés, mais elle aurait voulu qu’on accorde plus d’attention à la masse de travailleurs en emploi et à leur besoin de formation continue en entreprise. Elle est ravie d’entendre le gouvernement parler un peu moins de création d’emplois et un peu plus d’une meilleure mise en valeur des travailleurs dont on dispose. « Ça change lentement, mais on n’y est pas encore. »

À voir en vidéo