Biden suit les traces de Trump sur le front commercial

La priorité de Joe Biden est de faire adopter ses ambitieux projets de reconstruction économique et sociale intérieure.
Photo: Alex Wong/Getty Images/AFP La priorité de Joe Biden est de faire adopter ses ambitieux projets de reconstruction économique et sociale intérieure.

Cela faisait cinq ans que les dirigeants des trois pays ne s’étaient pas retrouvés pour ce qu’on avait l’habitude d’appeler le sommet des « trois amigos ». Cet intermède correspondait évidemment au temps passé à la Maison-Blanche par un certain président américain qui ne croyait pas, entre autres, à la valeur du libre-échange, de la coopération internationale, ni même de la signature de son propre pays au bas des accords internationaux. Sa défaite et son replacement par Joe Biden avaient été vus par le reste du monde comme une bonne nouvelle et un retour à une attitude plus positive et constructive, notamment en matière de commerce international.

Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, et le président mexicain, Andrés Manuel López Obrador, sont pourtant arrivés, cette semaine, à Washington, avec des valises pleines de frustrations et de récriminations à ce chapitre. Ils en avaient particulièrement contre cette idée des élus démocrates d’appliquer à leurs gigantesques plans d’investissement dans les infrastructures physiques et sociales du pays la règle du « Buy American ».

Ils n’arrivaient pas à croire qu’après toutes ces années à essayer de faire comprendre à Donald Trump l’extraordinaire degré d’intégration économique des trois pays, ils soient obligés de reprendre le travail à zéro. Qui plus est, dans le secteur qui constitue l’exemple par excellence de cette intégration nord-américaine, soit l’industrie de l’auto, où Joe Biden voudrait réserver ses crédits d’impôt à l’achat de véhicules électriques construits aux États-Unis. Actuellement, les pièces peuvent traverser jusqu’à sept fois les frontières avant d’arriver à un produit fini.

Comble de l’ironie, cette dernière mesure ne violerait pas seulement les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais aussi celles du nouvel ALENA que le prédécesseur de Joe Biden a rentré de force dans le fond de la gorge de ses deux voisins.

Quelle différence ?

Les Canadiens et les Mexicains ne doivent toutefois pas trop se sentir visés personnellement par ces nouveaux camouflets de leur principal « partenaire » économique. Les grandes puissances économiques prennent souvent des libertés avec les règles générales qu’elles voudraient que les autres respectent. Mais aussi, ce n’est pas le seul exemple où, à part le changement de style, on a du mal à voir la différence entre les politiques commerciales de Donald Trump et celle de Joe Biden.

Les trois quarts des actions de Biden en la matière sont des politiques de Trump « avec des coins arrondis et un visage souriant », observait le mois dernier l’expert du Peterson Institute of International Economics à Washington Gary Hufbauer, dans le East Asia Forum. Les États-Unis poursuivent leur guerre de tarifs et de restrictions technologiques contre la Chine, notait ce printemps Dan Ciuriak du Centre for International Governance Innovation. Ils continuent de bloquer le fonctionnement du mécanisme de règlement des différends de l’OMC. Ils ont simplement transformé leurs tarifs dans l’acier et l’aluminium en quotas d’importation. Ils prétendent toujours qu’une partie de leur protectionnisme a pour but de défendre leur « sécurité nationale ». Ils sont encore en conflit avec l’Europe dans l’industrie aéronautique…

Il faut comprendre Joe Biden, disent des observateurs. Sa priorité est de faire adopter ses ambitieux projets de reconstruction économique et sociale intérieure et la dernière chose qu’il peut se permettre actuellement est de se mettre à dos une partie d’un Congrès américain divisé entre démocrates, généralement critiques du libre-échange, et républicains trumpistes.

Tournant

 

Mais voilà, dit Gary Hufbauer, s’il perd sa majorité au Congrès aux élections de mi-mandat l’an prochain, comme on s’y attend, il peut être certain de se faire enlever le peu de marge de manœuvre dont il dispose encore, y compris ses pouvoirs étendus de négociations commerciales (Trade Promotion Authority) qui augmentent sa capacité de conclure des ententes internationales.

Mais peut-être sommes-nous arrivés à un tournant où, non seulement les États-Unis, mais plusieurs autres pays aussi, voudraient donner le droit à leurs gouvernements de se faire plus interventionnistes et de favoriser le développement de champions nationaux, dit la chercheuse de l’Université de Boston Sandra Polaski dans la dernière édition de la revue Interventions économiques.

D’un autre côté, on voit mal comment tous ces pays parviendraient véritablement à avancer autrement que de manière concertée sur des enjeux majeurs comme le commerce, les pandémies, les changements climatiques, les bouleversements technologiques ou les flux migratoires. En fait, dit Dan Ciuriak, si le monde est arrivé à un tournant, c’en est plutôt un où l’on sent le besoin de réinventer nos institutions internationales communes. Mais pour ce faire, il faudra la participation active des principales puissances, à commencer par les États-Unis.

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