L’Internet chinois sous une chape de plomb

La Chine n’a autorisé aucune mise en marché de nouveau jeu vidéo sur son territoire depuis le mois de juillet dernier.
Photo: Greg Baker Agence France-Presse La Chine n’a autorisé aucune mise en marché de nouveau jeu vidéo sur son territoire depuis le mois de juillet dernier.

Lundi, les serveurs chinois du populaire jeu en ligne Fortnite se sont éteints pour de bon. Plus tôt cet automne, Microsoft a fermé la version chinoise de son réseau professionnel LinkedIn. Google n’y est plus depuis des lunes. Pourquoi la Chine et son milliard d’internautes font-ils fuir les multinationales technologiques ?

L’exemple de Fortnite est éloquent. Lundi, l’éditeur américain Epic Games et son partenaire chinois, Tencent Holdings, ont jeté l’éponge. Lancée en version bêta en 2018 dans l’Internet chinois, la plateforme de jeu immersive n’attendait que le feu vert du gouvernement du président Xi Jinping pour se mettre à vendre des contenus et des biens virtuels qui lui auraient permis de générer de juteux revenus. Les revenus annuels potentiels en Chine pour ce genre de contenus numériques sont évalués par les experts à 46 milliards $US.

Sous le prétexte de vouloir protéger la santé des enfants chinois qui, sinon, passeraient trop de temps devant les écrans, la Chine n’a autorisé aucune mise en marché de nouveau jeu vidéo sur son territoire depuis le mois de juillet dernier. À ces mesures de contrôle très sévères pourraient s’en ajouter d’autres qui n’ont rien à voir avec la santé des plus jeunes internautes, mais qui visent à rendre illégal le partage sur le Web chinois d’informations provenant de l’extérieur.

La volonté du gouvernement central est d’éradiquer l’utilisation de services de chiffrement des communications numériques comme les réseaux VPN, un moyen d’échange d’information en ligne qui permet de contourner ce que d’aucuns appellent la Grande Muraille numérique de Chine, soit la cybersurveillance permanente par des agents de l’État des sites et des informations interdits d’accès à partir du réseau Internet local.

Ce qui se produit actuellement dans le jeu vidéo chinois n’est rien de nouveau. Ce n’est que la plus récente manifestation de la volonté du gouvernement et de son principal dirigeant, Xi Jinping, de contrôler qui a accès à l’énorme marché numérique domestique. Non seulement les sociétés étrangères sont-elles tenues à l’écart, mais Pékin redoute également que des géants chinois comme Alibaba ou Tencent deviennent si gros qu’ils échappent à son contrôle.

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C’est l’évaluation des revenus annuels potentiels en Chine, en milliards $US, pour la vente de contenus numériques et de biens virtuels.

Cela expliquerait par ailleurs l’étrange disparition pendant quelques mois du grand patron d’Alibaba, Jack Ma, explique la professeure adjointe à la Faculté de gestion Desautels de l’Université McGill, Elena Obukhova. Celle-ci a passé plusieurs années en Chine et est aujourd’hui basée aux États-Unis.

« Ce qui se produit actuellement dans le numérique a lieu depuis une bonne dizaine d’années, dit-elle. Il y a certainement un renforcement du contrôle de l’économie chinoise qui se produit. Nous voyons la volonté du président Xi Jinping de consolider son pouvoir personnel, et celle du Parti communiste de faire de même. »

La spécialiste en sociologie et en économie rappelle que la Chine a toujours été frileuse à l’idée d’accueillir des sociétés étrangères au sein de son économie.

Avec l’émergence des secteurs technologiques, l’État semble croire qu’il peut favoriser la naissance de géants chinois en leur réservant l’accès au marché domestique, géants qui seront ensuite en meilleure posture pour prendre de l’expansion à l’étranger.

« C’est le modèle Huawei appliqué à tous les secteurs du numérique, dit-elle. Le gouvernement chinois a une vision très singulière de sa place dans l’économie qui est encore aujourd’hui mal comprise des pays occidentaux. La guerre commerciale des dernières années avec les États-Unis en témoigne. »

Selon Mme Obukhova, les frictions entre l’Occident et la Chine ne sont pas près de disparaître. En fait, on pourrait voir quelques flammèches surgir dès cet hiver, à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver à Pékin, où les médias internationaux devront composer avec un accès à Internet fortement contrôlé, sinon carrément espionné par le gouvernement. « La Chine n’aime pas le portrait que les médias occidentaux font d’elle. Ce ne serait pas étonnant que l’accès à Internet soit plus compliqué sur place durant les Jeux. »

Dictature numérique

Au-delà de l’économie, la liberté d’expression en ligne, en particulier sur ce qu’il reste de réseaux sociaux là-bas, est aussi dans la mire des autorités chinoises, constate le professeur de l’École des médias de l’UQAM et spécialiste des médias Patrick White.

« C’est une forme de dictature numérique : on évoque la protection de la vie privée, mais nous assistons à une prise de contrôle des médias numériques par l’État. On voit même une certaine forme de cancel culture à la chinoise qui fait disparaître des réseaux des personnalités influentes. C’est une chape de plomb que le gouvernement impose à sa population », dit-il. Cette situation ne devrait pas affecter directement l’économie canadienne ni même québécoise, poursuit l’expert. Le Canada est un importateur net par rapport à la Chine et les composants électroniques sont la principale marchandise échangée. Au Québec, des fabricants d’éoliennes sont parmi ceux qui pourraient être touchés directement par les mesures protectionnistes chinoises.

La pénurie généralisée de composants électroniques force ces jours-ci de nombreuses entreprises à revoir leur chaîne d’approvisionnement pour éviter les retards qu’elle provoque partout dans le monde. Les décideurs d’ici devront faire des choix plus éthiques, et pas seulement strictement financiers au moment de choisir leurs fournisseurs, concluent les deux universitaires.

« Je souhaite bonne chance aux entreprises canadiennes et américaines qui voudront continuer de faire des affaires en Chine », s’exclame Elena Obukhova. « C’est sûr que les chaînes d’approvisionnement de plusieurs industries vont ressortir transformées de cette situation. À un moment donné, des pays comme les États-Unis, l’Australie et l’Union européenne devront s’allier et mettre leur pied à terre face à la Chine, avertit Patrick White. Le Canada n’aura pas le choix de suivre. »

 

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