Repenser la fiscalité canadienne d’un marché du travail sans frontière

Dans un marché du travail mondialisé, les entreprises canadiennes du secteur technologique sont pénalisées par rapport à la concurrence étrangère, américaine surtout.
Illustration: Sébastien Thibault Dans un marché du travail mondialisé, les entreprises canadiennes du secteur technologique sont pénalisées par rapport à la concurrence étrangère, américaine surtout.

Le télétravail a fait comprendre aux employeurs qu’ils pouvaient embaucher à distance des professionnels au-delà des frontières habituelles. Le Québec n’échappe pas à ce phénomène qui ne fait rien pour atténuer la pénurie de main-d’oeuvre dans la province. Troisième et dernier article sur ce nouveau paradigme du marché de l’emploi : quand la fiscalité perd au change.

Le confinement provoqué par la pandémie de COVID-19 a forcé bien des employeurs à adopter le télétravail. Le phénomène a été si important que l’heure de pointe a disparu pendant quelques mois autour de Montréal. Pendant ce temps à l’échelle internationale, un autre genre de télétravail s’est mis en place.

« Notre plateforme de ressources humaines nous permet d’embaucher n’importe où dans une cinquantaine de pays », affirme Frédéric Lalonde, fondateur et président de Hopper. « On compte d’ailleurs quelques employés au Kenya. Avec le télétravail, nous sommes en mesure d’embaucher moins de gens au Québec, où c’est présentement très difficile de le faire, et de trouver des professionnels ailleurs dans le monde. »

Hopper est une des jeunes entreprises les plus en vue de l’heure dans les entreprises technologiques québécoises. Son entreprise a doublé ses revenus au cours des trois derniers mois et a probablement vu sa valeur bondir en conséquence. Au printemps dernier, lors de sa dernière campagne de financement, Hopper était évaluée à 4,6 milliards de dollars canadiens.

Évidemment, pour soutenir cette croissance, Hopper embauche massivement. Mais peu au Québec. « Et on n’est pas les seuls », dit M. Lalonde. « Ce qu’on voit en ce moment, c’est un marché de l’emploi post-pandémie où il n’y a plus de frontières. Et les gouvernements qui ne sont pas prêts pour cela vont perdre énormément de revenus en impôts et en infrastructures. »

Une incidence fiscale négative

Dans un marché du travail mondialisé, les entreprises canadiennes du secteur technologique sont pénalisées par rapport à la concurrence étrangère, américaine surtout. Non seulement en raison de la faiblesse relative de la devise canadienne, qui limite leur capacité à offrir de bons salaires, mais aussi parce qu’historiquement, les entreprises technologiques canadiennes ont généralement moins de valeur que leurs homologues américaines.

C’est encore plus vrai pour les sociétés canadiennes cotées à la Bourse de Toronto. Comme l’observaient à la fin octobre les économistes Stéfane Marion et Matthieu Arseneau de la Banque Nationale, la valeur moyenne des actions du TSX, l’indice principal de la bourse torontoise, se situe à un multiple de quinze fois les bénéfices anticipés. Du côté du S&P 500, indice phare de la Bourse de New York, ce multiple est de vingt fois les bénéfices anticipés.

Autrement dit, une société cotée à la Bourse américaine et ayant exactement les mêmes caractéristiques qu’une société cotée au TSX est susceptible de valoir 25 % plus. C’est sensiblement la même chose du côté du financement privé, où les jeunes pousses récoltent le capital qui leur permet d’assurer leur croissance initiale.

Moins d’argent dans les poches équivaut à moins d’embauches, ce qui signifie une moins grande capacité à développer les produits qui génèrent la croissance des entreprises. Moins d’embauches signifie aussi moins de salaires versés auCanada et donc moins d’impôts et de recettes fiscales pour les gouvernements.

Ce n’est pas tout, ajoute Frédéric Lalonde. « L’employé de Limoilou ou de Boucherville qui travaille de la maison n’ira pas au bureau à Québec ou à Montréal. Il ne prend pas l’autobus. Il ne mange pas au restaurant. Il ne participe plus à l’économie locale. C’est tout le modèle économique d’avant la pandémie qui est à revoir. »

Les entreprises d’ici

Au Québec, le gouvernement provincial se dit bien au fait de la situation. Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a affirmé au Devoir qu’il était « attentif au phénomène du travail à distance transfrontalier » et au frein que cette situation applique sur la croissance des entreprises québécoises, surtout celles provenant du secteur technologique.

Le gouvernement ne dit cependant rien de ses intentions à cet égard. Comme pour tout ce qui touche le marché du travail, Québec promet qu’on trouvera les réponses dans son mini-budget qui sera présenté plus tard en novembre.

Les attentes sont élevées. Les pistes de solution proposées par les entrepreneurs, les investisseurs et les gens d’affaires qui assistent de près à ce nouveau fractionnement du marché du travail vont dans tous les sens : privilégier la création d’entreprises au Québec, augmenter les seuils d’immigration, créer des programmes de formation en entreprise pour assurer la rétention du personnel.

L’importance de privilégier les entreprises d’ici plutôt que les entreprises provenant de l’extérieur semble tout de même faire consensus. La rareté de la main-d’œuvre est telle que les programmes qui attirent les employeurs étrangers qui ne déclarent aucun revenu en territoire canadien ou québécois sont désormais jugés superflus.

C’est d’ailleurs le constat que faisaient plus tôt cet automne les dirigeants de 175 jeunes entreprises technologiques canadiennes. « Le Canada doit réussir la transformation numérique et saisir les occasions qu’elle apporte, sinon nous accuserons un retard et nous nous appauvrirons », concluaient-ils dans une lettre adressée au gouvernement fédéral.

La même chose vaut au provincial. « Ce sera probablement l’enjeu le plus grave des cinq prochaines années », prédit Frédéric Lalonde.



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