Opération charme pour Amazon auprès des travailleurs québécois

Le plus grand centre de tri du Canada, à Coteau-du-Lac, en Montérégie, a ouvert il y a moins de deux semaines. L’entreprise avait indiqué avoir recruté 90 personnes sur les 500 qui seront nécessaires pour faire fonctionner à plein régime le complexe de 720 000 pieds carrés.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le plus grand centre de tri du Canada, à Coteau-du-Lac, en Montérégie, a ouvert il y a moins de deux semaines. L’entreprise avait indiqué avoir recruté 90 personnes sur les 500 qui seront nécessaires pour faire fonctionner à plein régime le complexe de 720 000 pieds carrés.

Avec l’ouverture de multiples installations au Québec, Amazon doit relever le défi de recruter des centaines d’employés en pleine pénurie de main-d’œuvre. La multinationale fait miroiter de bonnes conditions de travail, mais la réalité sur le terrain serait tout autre, selon des témoignages d’anciens travailleurs recueillis par Le Devoir.

Depuis l’inauguration de son premier centre d’opérations au Québec en juillet 2020, Amazon a annoncé l’ouverture de quatre autres installations dans la province et cherche des centaines d’employés. Le dernier en lice est le plus grand centre de tri du Canada, à Coteau-du-Lac, en Montérégie, ouvert il y a moins de deux semaines. L’entreprise avait indiqué avoir recruté 90 personnes sur les 500 qui seront nécessaires pour faire fonctionner à plein régime le complexe de 720 000 pieds carrés.

À l’entrée du centre de tri, l’opération charme semble être déjà enclenchée. Des dizaines de citrouilles décorées et des ornements rappelant un verger ont été installés pour créer une ambiance ludique. Sur de nombreux panneaux, on peut lire le fameux slogan « Travailler fort. S’amuser. Créer l’histoire. »

« On a des salaires compétitifs et des avantages sociaux dès le jour 1. On a beaucoup d’amusement et d’activités avec les gens ici. Le but est que les gens sentent qu’ils font partie d’une famille », fait valoir la gérante du site, Anamaria Zammit. Les salaires dedépart sont aujourd’hui de 17,60 $, environ 1,50 $ de plus que ce qui était offert pour des postes similaires au début de 2021 dans leurs autres entrepôts. C’est semblable au salaire moyen offert pour les postes de manutentionnaires au Québec, qui était de 17,50 $ par heure cet été, selon l’Enquête sur les postes vacants et les salaires de Statistique Canada. On promet aussi 3000 $ de prime à la signature.

Le gestionnaire d’apprentissage Jason Brown espère de son côté que les employés voudront travailler avec les robots nouvelle génération qui faciliteront leurs tâches.

Mais les robots ne peuvent pas faire l’entièreté du travail. Dans le secteur du transport et de l’entreposage, les employeurs s’arrachent les travailleurs. Depuis le début de la pandémie, le nombre de postes vacants de manutentionnaires a plus que doublé, passant de 1965 à 4560 entre le premier trimestre de 2020 et le deuxième trimestre de 2021, souligne la directrice adjointe de l’Institut du Québec, Emna Braham. L’engouement pour la livraison à domicile n’y est peut-être pas étranger, puisque le nombre de postes disponibles a plutôt augmenté de 50 % dans les entreprises de tous types.

Où Amazon pourra donc trouver des gens intéressés par un travail à la chaîne à 60 km à l’ouest du centre-ville de Montréal ? Un peu partout, affirme Mme Zammit, qui indique vouloir organiser un système de transport par autobus pour les travailleurs. « Toute personne qui est disponible pour travailler, on va être content de l’avoir », dit la jeune cadre.

Beaucoup de travailleurs immigrants

 

En effet, les exigences pour obtenir un emploi à Amazon sont faibles, si bien qu’une part importante de ceux qui travaillent dans leurs centres au Québec sont de nouveaux arrivants, a constaté l’organisateur communautaire Mostafa Henaway, du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants.

« Il y a des gens qui ne peuvent pas travailler dans le secteur des services, car ils ne sont pas bilingues. Pour plusieurs, c’est une première expérience de travail au Canada ou au Québec. Il y a des demandeurs d’asile, de jeunes immigrants, des jeunes qui viennent de terminer leur secondaire », constate M. Henaway.

C’est le cas de Sophie, une réfugiée du Moyen-Orient, dont la première expérience de travail canadienne a été dans le centre de livraison d’Amazon à Lachine. Son nom a été changé pour préserver son anonymat, par crainte de représailles. « J’ai postulé à plusieurs autres endroits, mais je n’ai eu aucun retour », précise la nouvelle arrivante dont le niveau de français est encore faible.

Chez Amazon, toutefois, M. Henaway rapporte qu’un questionnaire en ligne à choix de réponses, portant sur la personnalité et la motivation du candidat, fait office d’entrevue. Aucune expérience de travail récente n’est exigée.

Des conditions qualifiées d’inhumaines

M. Henaway a lui-même travaillé dans un entrepôt québécois d’Amazon pendant un mois en 2021. « Ce sont des conditions inhumaines, alors qu’Amazon entretient le mythe d’une “grande famille” », affirme-t-il.

Selon lui, les conditions de travail, en particulier les exigences de rapidité, minent la santé et la sécurité des travailleurs. « Si tu dois déplacer plus de 300 boîtes par heure, c’est une douzaine de secondes par boîte. On travaille toujours dans l’urgence, car tout doit partir à une certaine heure et on ne peut pas remettre au lendemain », témoigne-t-il.

Sophie affirme avoir subi une blessure de travail au poignet et à l’épaule. Malgré les traitements de physiothérapie et des semaines d’arrêt des travaux physiques, la douleur revenait aussitôt qu’elle recommençait à déplacer des objets lourds. Ne trouvant plus sa place au sein de l’entreprise, elle a fini par partir.

Savannah, une ancienne employée du centre de tri de Longueuil dont nous avons changé le nom pour préserver son anonymat par crainte de représailles, ne recommanderait à personne de travailler pour la multinationale. « J’aimais ça les premières semaines. Mais après un moment, mon dos faisait mal, mes jambes étaient si fatiguées, c’était fou. Même quand il n’y avait pas de boîtes à déplacer, nous ne pouvions pas nous asseoir, même pour quelques secondes. Nous n’avions que deux demi-heures de pause pendant des quarts de douze heures », a-t-elle déploré.

Elle raconte que souvent, n’ayant pas le temps d’aller aux toilettes, elle faisait jouer de la musique dans sa tête en se dandinant pour oublier son envie. « La surveillance constante par caméra est dévalorisante », ajoute M. Henaway.

Limiter les quotas

 

Selon lui, il faudrait ralentir la cadence, faire en sorte que les employés varient les tâches et travaillent de moins longues heures. Et Amazon ne le fera pas volontairement, croit-il, ayant l’objectif de livrer toujours le plus rapidement possible les colis au coût le plus bas possible. C’est pourquoi M. Henaway souhaiterait que le gouvernement légifère. Il cite en exemple une loi adoptée en septembre par l’État de Californie visant à limiter les quotas de productivité dans les entrepôts.

Le ministre Boulet n’a pas répondu à notre demande en lien avec la possibilité d’instaurer des mesures concernant les quotas de productivité. Il a toutefois déclaré être « attentif » à la question de la surveillance par caméra dans les milieux de travail et « chercher l’équilibre entre le droit de gestion d’un employeur et les droits fondamentaux des salariés ».

Interrogé au sujet des effets des quotas de performance et des caméras de surveillance, Amazon Canada affirme que « la santé et la sécurité de nos employés et des communautés que nous servons restent notre priorité numéro un ».

« Nous avons lancé deux programmes de santé et de sécurité — les programmes My Wellbeing et WorkingWell — qui offrent aux employés une multitude de systèmes de soutien physique et mental et des ressources numériques de premier ordre pour améliorer leur bien-être au travail et à la maison », a répondu l’entreprise par courriel. « Nous soutenons les employés qui n’atteignent pas les niveaux de performance attendus en leur offrant un accompagnement pour les aider à s’améliorer », a-t-elle ajouté.

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