À qui profite l’aide de Québec au jeu vidéo?

Québec offre au secteur du multimédia un crédit d’impôt qui couvre jusqu’à 37,5% du salaire de ses travailleurs établis ici, peu importe où se situe son siège social dans le monde.
Illustration: Sébastien Thibault Québec offre au secteur du multimédia un crédit d’impôt qui couvre jusqu’à 37,5% du salaire de ses travailleurs établis ici, peu importe où se situe son siège social dans le monde.

Le télétravail a fait comprendre aux employeurs qu’ils pouvaient embaucher à distance des professionnels au-delà des frontières habituelles. Le Québec n’échappe pas à ce phénomène, qui ne fait rien pour atténuer la pénurie de main-d’oeuvre dans la province. Deuxième article d’une série de trois sur ce nouveau paradigme du marché de l’emploi : quand l’aide gouvernementale pénalise les entreprises d’ici.

Quand il a cofondé le fonds d’investissement en capital de risque Inovia Capital en 2007, Chris Arsenault ne se doutait probablement pas qu’il s’occuperait un jour d’un site d’emplois capable de rivaliser avec les Jobboom et Indeed de ce monde. Et c’est pourtant le cas : le site d’Inovia affiche à l’heure actuelle un peu plus de 3200 offres d’emploi publiées par une cinquantaine d’entreprises dans lesquelles le fonds montréalais détient un intérêt.

Cela va du géant montréalais des transactions électroniques Lightspeed au spécialiste des soins de santé à domicile AlayaCare. Et ce nombre de postes ouverts est en hausse : on trouvait un peu plus de 3000 offres sur son site il y a deux semaines seulement. « Tout le monde a de la difficulté à embaucher. C’est le défi des prochaines années », croit Chris Arsenault.

C’est un défi doublement complexe pour les entreprises technologiques québécoises, qui rivalisent localement avec les éditeurs de jeux vidéo sans bénéficier de la même aide à l’emploi. Québec offre au secteur du multimédia un crédit d’impôt qui couvre jusqu’à 37,5 % du salaire de ses travailleurs établis ici, peu importe où se situe son siège social dans le monde.

Plus globalement, les entreprises québécoises n’ont pas non plus les moyens financiers de rivaliser avec des géants américains comme Google ou Facebook qui viennent embaucher dans la province, observe l’homme d’affaires montréalais. « Ils ont de l’argent. Ils vont offrir un salaire et une prime à la signature, puis ils vont débloquer un budget de plusieurs centaines de milliers de dollars pour t’aider à investir dans quelque chose qui te tient à cœur. Tu es soucieux de l’environnement ? Voici un million de dollars qu’on te permet d’investir dans des projets écologiques. On t’en donnera même plus si tu recrutes dix de tes collègues », explique-t-il.

Le beau rôle

 

De nombreux professionnels du secteur technologique ont les aptitudes pour travailler aussi bien dans le secteur financier que dans la santé ou même dans le jeu vidéo. Seul ce dernier secteur bénéficie toutefois de ces crédits d’impôt. Dans cette industrie fortement concentrée à Montréal, les principaux employeurs sont des sociétés étrangères.

De plus en plus d’entreprises québécoises s’opposent à ces crédits d’impôt qui, selon elles, non seulement désavantagent les entreprises de secteurs autres que le multimédia, mais nuisent aussi à l’essor des entreprises québécoises. Avant la pandémie, le président et chef de la direction de Stingray, Éric Boyko, ainsi que l’ancien p.-d.g. de l’Industrielle Alliance Yvon Charest avaient exprimé leur souhait de les voir disparaître.

Ces deux représentants du Québec inc. jugeaient plus pertinent d’établir de nouveaux programmes qui aideraient plutôt les PME québécoises à davantage numériser leurs activités. La pandémie a rapidement illustré le besoin d’accélérer ce virage numérique, mais le gouvernement n’a toujours pas touché aux crédits d’impôt offerts aux sociétés multimédias.

Il serait temps d’y voir, affirme Chris Arsenault. « Le gouvernement a le beau rôle puisque les emplois se créent d’eux-mêmes. Et aucune entreprise ne devrait dépendre uniquement de ces crédits. C’est un moment idéal pour commencer à les faire disparaître », dit-il. L’investisseur croit qu’il serait plus avantageux pour le Québec d’investir dans la création de nouvelles entreprises et la protection de la propriété intellectuelle créée sur son territoire.

Québec à l’écoute

« Le marché de l’emploi est international. Des gens à Trois-Rivières peuvent avoir un patron à Montréal ou à San Francisco, mais remarquez une chose : aucun vice-président ni aucun haut dirigeant de sociétés comme Facebook ou Google ne réside à l’extérieur des États-Unis. C’est comme ça qu’on attire le talent », croit-il.

MM. Arsenault, Boyko et Charest ont l’appui du Conseil canadien des innovateurs (CCI). « Les technos sont en situation de plein-emploi. Les programmes gouvernementaux n’ont pas beaucoup évolué depuis 1997 et ils gonflent surtout le bilan global de sociétés étrangères sans réellement créer de richesse au Québec. Ces crédits d’impôt tuent un peu l’émergence du talent québécois », dit Pierre-Philippe Lortie, directeur affaires publiques et gouvernementales pour le CCI.

Les doléances du Québec inc. et des entreprises technologiques québécoises ont été entendues à Québec. Un mini-budget est prévu pour la seconde moitié de novembre par le premier ministre François Legault et il devrait contenir des mesures qui s’attaqueront directement au problème de la pénurie de main-d’œuvre. Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, ne fait aucune promesse, mais il se dit bien au fait de la crise qui touche plus particulièrement le secteur technologique.

« Dans un contexte de libre marché, il n’est pas anormal que les entreprises étrangères cherchent à recruter des talents québécois », a-t-il répondu par courriel au Devoir. « L’inverse est aussi vrai, par ailleurs. On le remarque particulièrement dans le secteur des TI. Toutefois, nous croyons que le Québec possède des atouts économiques, sociaux et culturels indéniables dans cette bataille de la rétention et de l’attraction de la main-d’œuvre. »



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