Le maraudage des employeurs étrangers dérange

Comme si la pénurie de main-d’œuvre n’était pas assez criante au Canada, des employeurs étrangers profitent du pouvoir financier accru qu’ils possèdent chez nous grâce à une devise canadienne faible pour venir débaucher les professionnels les plus qualifiés.
Photo: Sébastien Thibault Comme si la pénurie de main-d’œuvre n’était pas assez criante au Canada, des employeurs étrangers profitent du pouvoir financier accru qu’ils possèdent chez nous grâce à une devise canadienne faible pour venir débaucher les professionnels les plus qualifiés.

Le télétravail a fait comprendre aux employeurs qu’ils pouvaient embaucher à distance des professionnels au-delà des frontières habituelles. Le Québec n’échappe pas à ce phénomène, qui ne fait rien pour atténuer la pénurie de main-d’oeuvre dans la province. Premier article d’une série de trois sur ce nouveau paradigme du marché de l’emploi : quand le télétravail fait tomber les frontières.

Pier-Hugues Pellerin est chef d’équipe au sein d’Elastic, une société de 2700 employés répartis dans une trentaine de pays et qui se spécialise dans le développement d’outils de recherche pour des banques de données informatiques complexes. Quand on lui demande où est basée Elastic, il marque une pause avant de répondre. L’entreprise a été fondée en 2012 à Amsterdam, mais a son siège social à Mountain View, en Californie. Elle est cotée à la Bourse de New York.

Surtout, elle ne compte pas de grands bureaux où la majeure partie de ses employés se retrouvent tous les jours. Pier-Hugues Pellerin lui-même quitte rarement son domicile de l’est de Montréal pour travailler. Comme son équipe compte des membres sur la côte ouest nord-américaine, en Europe et jusqu’en Australie, son horaire de travail est très variable.

Ses conditions salariales sont supérieures à la moyenne du secteur au Canada. Surtout, il participe à un régime d’option d’achat d’actions que son employeur lui offre sur une base régulière. S’il songe un jour à quitter Elastic, il devra liquider rapidement des actions qu’il détient et perdra évidemment l’accès aux options d’achat qu’il n’a pas encore exercées.

« C’est pas mal mieux que de recevoir une prime de fin d’année, puisque les actions se bonifient à mesure que l’entreprise gagne en valeur. Si un nouvel employeur devait m’approcher, il faudrait qu’il compense avec une grosse prime à la signature… Mais peu importe, car je ne prévois pas retourner à un emploi plus classique de 9 h à 5 h, même si on m’offrait 50 000 $», dit-il.

Des menottes dorées

 

Pier-Hugues Pellerin a été embauché par Elastic il y a sept ans. À l’époque, peu d’employeurs proposaient une telle formule de télétravail. Cinq ans et — surtout — une pandémie plus tard, le phénomène a pris suffisamment d’ampleur pour agacer sérieusement de nombreuses entreprises québécoises et canadiennes, qui se font prendre leurs meilleurs employés par des sociétés étrangères.

Comme si la pénurie de main-d’œuvre n’était pas assez criante au Canada, des employeurs étrangers profitent du pouvoir financier accru qu’ils possèdent chez nous grâce à une devise canadienne faible pour venir débaucher les professionnels les plus qualifiés. Ceux-là se font offrir des conditions d’embauche de rêve avec des primes et des options d’achat d’actions qui les lient à très long terme à leur nouvel employeur.

« C’est peut-être bon pour les employés, mais c’est un gros problème pour les employeurs », résume Pierre-Philippe Lortie, directeur affaires publiques et gouvernementales du Conseil canadien des innovateurs (CCI), sorte de think tank fondé il y a quelques années par l’homme d’affaires ontarien Jim Balsillie, ancien grand patron de la société BlackBerry (qui s’appelait à l’époque Research in Motion).

« Là où le Canada a du talent, les entreprises étrangères sont présentes », dit-il. « Les Microsoft et les Google voient de beaux profils sur des sites comme LinkedIn et proposent des conditions avantageuses. Elles ont les poches profondes et peuvent offrir 130 000 $ à un employé qui en gagne présentement 100 000 $. C’est un problème grave pour à peu près tous nos membres. » Le CCI compte des représentants de quelque 140 entreprises au Canada, dont un peu moins d'une trentaine au Québec.

Ce maraudage est assez important pour avoir un effet à la hausse sur les salaires de certains secteurs, surtout dans les emplois à caractère technologique. Tous les emplois qui touchent à des logiciels ou qui peuvent s’accomplir exclusivement à l’aide d’outils infonuagiques qui sont sur des serveurs hébergés n’importe où dans le monde sont ciblés.

Pas de création d’emplois

Ce qui fait l’affaire des travailleurs qui voient ainsi leur salaire être généreusement bonifié embête les employeurs, qui jugent la pratique déloyale : ce ne sont pas de nouveaux professionnels tout juste débarqués sur le marché du travail qui sont dans la mire des géants étrangers. Leurs candidats de choix ont généralement déjà un emploi et se font tout simplement débaucher.

On ne parle pas de création d’emplois ici, mais carrément de maraudage. « C’est un véritable tsunami », explique Pierre-Philippe Lortie. Il rappelle que, pour le seul secteur québécois des technologies informatiques (TIC), on compte à l’heure actuelle 13 000 postes à pourvoir sur-le-champ. Pas des emplois nouveaux, mais des postes déjà existants pour lesquels les entreprises n’ont aucun candidat à suggérer.

Et comment réagissent les employeurs canadiens ? « Ils vont à leur tour embaucher des travailleurs à l’étranger. Les PME québécoises vont chercher des professionnels en Afrique, en Asie ou en Amérique du Sud. »

Ce n’est plus seulement une question de pénurie de main-d’œuvre. C’est l’éclatement même du marché du travail, qui ne connaît plus de frontières. « C’est le nouveau paradigme ; on vit désormais cette réalité et on n’a pas encore la solution, mais je ne suis pas sûr que ce soit viable à long terme », conclut le porte-parole du Conseil canadien des Innovateurs.

La version originale de ce texte a été modifiée pour indiquer que le CCI compte un peu moins d’une trentaine de membres au Québec plutôt qu'une soixantaine.

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